Nous avions aimé Les 20 plus grands compositeurs d’opéra selon la BBC et Les 20 plus grands opéras selon la BBC. Nous avons donc adoré cette fois-ci le choix de ténors de l’institution britannique, et nous avons compati à ses difficultés à caser quelques anglo-saxons dans ce palmarès. Celui-ci ne manquera pas de susciter des commentaires (c’est le but). En première place, Plácido Domingo. Un certain nombre de nos lecteurs auront sans doute du mal à comprendre comment un ténor à peu près incapable de sortir un contre-ut peut se retrouver ainsi en tête du classement mais nul ne peut nier toutefois que le chanteur espagnol aura connu une carrière exceptionnelle. Numéro 2 : Enrico Caruso. Peut-on raisonnablement inclure dans un tel classement un chanteur que personne de vivant aujourd’hui n’a jamais entendu et qui ne subsiste que par des enregistrements à la qualité particulièrement précaires ? La réponse est oui : de l’avis des contemporains, ces témoignages préservent l’essentiel des qualités du chanteur napolitain (1). N°3. Luciano Pavarotti. La plus belle voix du monde, selon beaucoup de lyricomanes, mais aussi un artiste à la musicalité irréprochable durant de nombreuses années. Les grincheux regretteront le Pavarotti d’avant Les trois ténors, exercice qui le fit basculer dans la facilité commerciale (mais pas dans les grandes occasions) : il n’en reste pas moins que le tenorissimo reste à ce jour le seul artiste lyrique connu de ma concierge. Rappelons enfin la célèbre citation de Carlos Kleiber, qui n’était pas précisément une midinette énamourée : « Quand Luciano Pavarotti chante, le soleil se lève sur le monde. » On peut retrouver Pavarotti à son meilleur aux côtés de Joan Sutherland.
La suite ressuscite notamment des artistes hélas un peu oubliés mais justement chéris des mélomanes : Fritz Wunderlich (n°4) : une des plus belles voix de ténor, exceptionnel interprète du lied, au répertoire lyrique un peu limité, trop tôt disparu ; Jussi Björling (n°5) : un autre timbre magnifique de ténor, très apprécié des aficionados du vieux Met, et une voix particulièrement phonogénique (d’après un témoin avec qui j’avais eu l’honneur de discuter, et qui avait vu Toscanini à Salzbourg (c’est dire), sa puissance était toutefois plutôt celle d’Alfredo Kraus et il était plus adapté à Faust qu’à Cavalleria rusticana) ; Lauritz Melchior (n°6) : à notre avis, sans doute le plus grand ténor wagnérien, tant par la puissance, l’endurance, que par la musicalité et la beauté du timbre ; Beniamino Gigli (n°7) : gloire italienne au succès phénoménal, mais, avec le recul, on pourra être réservé sur son sentimentalisme parfois excessif, l’abus de portamenti, et trouver que l’aigu manque trop d’impact dans des ouvrages où l’on a l’habitude d’entendre des voix plus spinto (Tosca, Aida…) ; Wolfgang Windgassen (n°19) : autre immense wagnérien d’une belle rigueur dramatique ; Sergey Lemeshev (n°20) : l’un des modèles du ténor lyrique « à la russe », d’une ineffable sensibilité romantique, mais que peu de nos contemporains peuvent se flatter d’avoir entendu sur scène. On pourra en dire de même de son pendant italien, le délicat Tito Schipa (n°11).
Plus près de nous, on retrouvera Nicolai Gedda (n°9) : « Comment évoquer la carrière de Nicolai Gedda sans user de superlatifs ? » écrivait Antoine Brunetto dans notre Encyclopédie subjective du ténor. Personne n’a su défendre un répertoire aussi varié avec un tel bonheur et pendant aussi longtemps, mais avouons que l’acteur était un peu engoncé sur scène, peut-être handicapé par sa forte myopie. Au passage, rappelons que le chanteur était également doté d’un solide sens de l’humour. À l’occasion d’un Faust donné quasiment sans décors pour cause de grève (ai-je dit que c’était à Garnier ?), il regarde d’abord derrière lui, puis se retourne et, hilare, prend la salle à témoin avec sa première phrase : « Rien ! ». Peut-on par ailleurs classer Gedda en dessous de Wunderlich ? Même remarque avec Juan Diego Flórez (n°13), excellent ténorino sur la voix duquel le temps ne semble pas avoir de prise : objectivement, Alfredo Kraus (n°18) le surpasse en tous points, qu’il s’agisse de science belcantiste, d’étendue du répertoire, de longévité, ou encore de puissance et de largeur de voix. Autre gloire incontestable, Carlo Bergonzi (n°12) : le verdien par excellence, sur lequel notre collègue Sylvain Fort a déjà tout dit. Sans oublier l’extraordinaire Franco Corelli (n°15), sans doute le chanteur le plus excitant de sa génération.
Si les ténors français sont totalement omis de ce palmarès (Georges Thill, César Vezzani, Léon Escalaïs, José Luccioni et tant d’autres, sans parler d’Adolphe Nourrit, qui faisait s’évanouir les dames, de Gilbert Duprez, l’inventeur du contre-ut de poitrine, ou surtout de Luis Mariano), ce n’est évidemment pas le cas des ténors anglo-saxons. Nul ne contestera cependant la présence de Jon Vickers (n°8) : un artiste, un vrai, qui sait faire oublier ses limitations naturelles (encore un ténor à l’aigu faiblard, avec en plus un timbre nasal, mais aussi une voix de stentor). Nous ne résistons pas à rapporter cette anecdote. Le ténor canadien avait été choisi par Beecham pour enregistrer le Messie de Haendel. Il s’étonne de ce choix : « Avant toutes choses, Sir Thomas, je ne suis pas un ténor anglais ». « DIEU MERCI !!! » rugit le chef britannique (« First of all, Sir Thomas, I’m not an English tenor », « THANK GOD! »). Le chanteur était aussi connu pour son caractère entier : exaspéré par les toux intempestives au dernier acte de Tristan, il se relève de son lit de mort et lance un vigoureux « La ferme avec votre putain de toux ! » (« Shut up with your damn coughing! », heureusement préservé pour la postérité). En revanche, on sera plus étonné de la présence de John McCormack (n°16) : certes, le ténor irlandais fut extrêmement populaire aux États-Unis (sans atteindre le record de Caruso, il vendit près d’un million d’enregistrements), mais son public était essentiellement constitué d’immigrés irlandais nostalgiques à qui il distillait, la larme à l’œil, les ballades du pays natal (alors qu’il chantait à New York devant des milliers de spectateurs, il ne se produisit dans le même temps au Met que pour 7 représentations lyriques). La suite est encore plus étonnante. Peter Pears (n°10) : grand artiste, certes, mais dans les 20 meilleurs ténors du monde, vraiment ? On se demande si la BBC n’aurait pas ajouté à la liste Hugues Cuénod ou Bourvil s’ils avaient été britanniques… Dans la même veine, quoiqu’il soit allemand, on pourra s’étonner de la présence de Peter Schreier (n°14), surtout remarquable dans le répertoire sacré et le lied (il n’y a pas que l’opéra dans la vie parait-il, enfin, à part dans la mienne…). Et pour vous dire à quel point les gens sont méchants, lors d’un récital à l’Athénée, un spectateur dit à son voisin, entre deux lieder, assez fort pour que tout le monde en profite : « C’est beau mais c’est dommage : il est souvent couvert par le grincement de ses souliers vernis ». Il va sans dire que les propos de l’auteur ne reflètent aucunement les opinions de la rédaction. Et surtout : « Don’t shoot the messenger ». Pour revenir aux artistes britanniques, personne ne pleurera l’absence de Dennis O’Neill ou de Gwyn Hughes Jones (prochainement à l’Opéra de Paris), mais on pourra toutefois s’étonner de celle de l’excellent Philip Langridge. En ce qui concerne Anthony Rolfe Johnson (n°17), voir Peter Pears.
Comme toujours, une telle liste est encore plus intéressante pour les chanteurs qu’elle omet (déjà, tous les français, perfide Albion oblige). Sans remonter aux voix non enregistrées, on pourra remarquer les absences (en vrac et sans chercher l’exhaustivité) de Giacomo Lauri-Volpi, Giovanni Martinelli, Aureliano Pertile, Hermann Jadlowker, Francesco Tamagno, Richard Tauber, Julius Patzak, Leo Slezak, Helge Rosvaenge, Ferruccio Tagliavini, etc. Plus près de nous, de Giuseppe Di Stefano, Mario Del Monaco, Richard Tucker, James King, José Carreras, Neil Shicoff, Rockwell Blake, Francisco Araiza, etc., sans même parler des chanteurs actuellement en activité : Roberto Alagna, Jonas Kaufmann, Michael Spyres, voire Gregory Kunde, Andreas Schager et bien sûr Andrea Bocelli.
Finalement, quel importance apporter à un tel classement ? Suivant que l’on est, par exemple, wagnérien ou belcantiste, amateur de beaux timbres ou d’artistes qui se consument sur scène, de fins mélodistes ou d’aigus vaillants, on pourra préférer des chanteurs extrêmement différents, tant en termes de qualités personnelles que de répertoire. Le meilleur chanteur de tous les temps n’existe tout simplement pas, ne serait-ce que parce que les lyricomanes ne s’accorderont jamais sur des critères objectifs susceptibles de définir cette supériorité. Quand bien même un artiste se produirait-il dans tous les genres, du lied au grand répertoire en passant par l’art sacré et la musique contemporaine, il est probable qu’il se révélerait un couteau suisse lyrique (cet ustensile étant généralement un mauvais couteau, un terrible tire-bouchon, un médiocre tourne-vis, une infâme paire de ciseaux, une lime à ongle insuffisante et rarement un ténor).
Vivement le prochain classement de la BBC !
Liste complète assortie d’une sélection d’enregistrements sur le site de BBC Classical Music.
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À l'occasion du centenaire d'EMI, Roberto Alagna avait enregistré un 78 tours dans les conditions techniques de l'époque, c'est-à-dire sans micro, en chantant directement dans le pavillon. Il était accompagné au piano par Antonio Pappano. Force est de constater que la voix du ténor y est assez méconnaissable. Superstar à son époque, Jean de Reszke avait été jusqu'à faire détruire les enregistrements qu'il avait réalisés, horrifié par le résultat (il reste miraculeusement des enregistrements pirates sur le vif au Met). Mais Caruso faisait exception : d'après ses contemporains, sa voix était restituée de manière étonnamment fidèle, même si elle perdait, toujours selon les témoins, la douceur veloutée du timbre, la puissance réelle, sa capacité à envelopper tout une salle, et bien sûr ses talents dramatiques, hors du commun pour son époque. Ceci explique qu'il ait pu vendre 5 millions de disques de son vivant ! Notons toutefois qu'il était davantage à l'aise avec les compositeurs de son temps (Puccini, Giordano, Cilea) qui sollicitaient une tessiture centrale sans exiger de notes extrêmes. Son « Di quella pira » du Trovatore est d'ailleurs transposé et il ne l'a enregistré qu'une fois (contre cinq pour « E lucevan le stelle » de Tosca). Son contre ut de « Salut, demeure chaste et pure » est fort justement émis à la française, plutôt que spinto. Ces précisions faites, Caruso reste sans aucun doute l'un des plus grands ténors dont il reste des témoignages audio.

