Luisa Miller au Met : infatigable Domingo

Par Christian Peter | dim 15 Avril 2018 | Imprimer

Ce samedi 14 avril le Metropolitan Opera a retransmis dans les cinémas Luisa Miller de Verdi dans la production de Elijah Moshinsky créée en 2001. Les décors, cela ne surprendra personne, sont tout à fait traditionnels. L’action se déroule alternativement sur la place d’un village bordée de maisons et dans le grand salon aux murs sombres du château du Comte Walter où trône une imposante cheminée, au pied d’un grand escalier. Le dernier tableau se situe dans la demeure rustique de Miller. La seule audace du metteur en scène australien est d’avoir transposé l’action – initialement située dans un village tyrolien au dix-septième siècle – dans l’Angleterre victorienne des années 1840. La direction d’acteurs, minimaliste, donne l’impression que les interprètes sont la plupart du temps livrés à eux-mêmes.
Cependant l’intérêt majeur de ce spectacle réside dans sa remarquable distribution, homogène jusque dans les rôles secondaires. Ainsi les interventions du personnage épisodique de Laura ne passent pas inaperçues grâce au timbre suave de la jeune Rihab Chaieb. Les deux rôles de basse trouvent en Dmitry Belosselskiy et Alexander Vinogradov, dont ce sont les débuts au Met, deux interprètes de haut vol. Le premier campe un Wurm veule et détestable à souhait. Le second prête son timbre rocailleux et son grave abyssal au personnage inquiétant du comte Walter qu’il incarne avec une sévérité glaciale. La voix sombre, proche du contralto, d’Olesya Petrova capte d’emblée l’attention. En proie à la jalousie, sa Duchesse Elena n’est pas dépourvue d’humanité comme en témoigne ses accents nostalgiques lorsqu’elle évoque ses jeunes années ou la compassion qu’elle exprime face à Luisa.

Quant aux trois interprètes principaux ils chantaient tous cet ouvrage pour la première fois à commencer par le vétéran Placido Domingo qui ajoute ainsi un cent quarante-neuvième rôle à son vaste répertoire et s’en tire avec éclat, en dépit d’un démarrage précautionneux. En effet, l’écriture éminemment belcantiste du premier acte le met en difficulté dans la cabalette de son air dont les vocalises sont survolées. Prudemment, il évitera comme ses collègues d’ailleurs, de la doubler. Cependant au fur et à mesure que l’intrigue avance son personnage est incarné avec conviction et une voix sonore dont le vibrato perceptible en début de soirée s'estompe pour atteindre un sommet d’émotion au dernier acte où il parvient à traduire l’inquiétude, la souffrance du père de Luisa avec des accents poignants qui lui vaudront une longue ovation debout au rideau final. Miller se révèle finalement l’un des emplois les plus convaincants de Domingo dans la tessiture de baryton.

Pour sa troisième apparition de la saison dans les retransmissions du Met, Sonya Yoncheva trouve un rôle qui convient idéalement à ses moyens, dans lequel sa voix onctueuse s’épanouit sans effort. Si les ornements de son air d’entrée sont négociés avec prudence – le trille est à peine esquissé – elle confère à son héroïne une dimension tragique dans la grande scène du deuxième acte qui l’oppose à Wurm et une émotion palpable durant toute la scène finale. Aucune trace de fatigue n’est perceptible dans cette voix saine aux aigus brillants en dépit de l’accumulation des rôles que la soprano a abordés cette saison.

Enfin Piotr Beczala  est un Rodolphe au charme irrésistible, d’une insolente santé vocale. Sa voix admirablement projetée, ses aigus percutants et l’élégance de sa ligne de chant font de son air « Quando le sere al placido » et de la cabalette qui suit, l’un des temps forts de la soirée. Voilà un emploi qui met en valeur toutes les qualités du ténor polonais, il s’agit probablement là de son meilleur rôle verdien.

Au pupitre, Bertrand de Billy propose une direction nerveuse et précise qui n’évite pas quelques brutalités au premier acte. Au deux, son sens du théâtre réserve quelque moment d’une grande intensité dramatique tandis que le duo final des personnages principaux est conduit avec une exquise délicatesse.

Pour sa dernière retransmission de la saison dans les cinémas du réseau Pathé Live, le Metropolitan Opera proposera Cendrillon de Massenet le samedi 28 avril.

 

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