Nina Stemme, l'Isolde absolue

Par Christian Peter | lun 10 Octobre 2016 | Imprimer

Ce Tristan et Isolde marque un triple anniversaire : c’est en effet la centième diffusion d'un opéra dans les cinémas du monde entier que propose le Met, c’est aussi le début de la dixième saison de ces retransmissions et c’est enfin le cinquantenaire du Lincoln Center qui a ouvert ses portes le16 septembre 1966.

Coproduit avec le Festspielhaus de Baden-Baden où il a été programmé lors du festival de Pâque 2016 (voir la recension de Catherine Jordy),  l’ouvrage bénéficie d’une distribution exceptionnelle, sans doute l’une des meilleures que l’on puisse entendre aujourd’hui. Le metteur en scène Mariusz Treliński situe l’action dans univers glauque où la mer est omniprésente. Un navire en coupe verticale sur trois niveaux constitue le décor du premier acte. Au sommet le poste de pilotage au-dessous la cabine d’Isolde et Brangäne, sur le côté gauche des escaliers. Le tout dans des tons grisâtres. Le deuxième acte se situe dans une sorte de hangar portuaire aux murs sombres dont le portail laisse entrevoir un ciel tourmenté, Le troisième, enfin nous transporte dans une chambre où trône le lit médicalisé de Tristan. Les projections sont nombreuses notamment celle, récurrente, d’un écran radar, entre deux images de tempête en noir et blanc. Tristan est en uniforme de capitaine, Le roi Marke en Amiral. Les autres costumes sont intemporels. Cette conception de l’œuvre a déclenché quelques huées éparses au second entracte.

Musicalement en revanche, notre bonheur est complet en dépit de quelques interruptions intempestives durant la projection. Tous les protagonistes ont été longuement ovationnés par le public new-yorkais, en premier lieu Simon Rattle dont la direction luxuriante met en valeur chaque détail de la partition, dans une vision quasi chambriste qui n’exclut pas les déferlements sonores lorsque la partition l’exige. La voix aux inflexions nasales de Neal Cooper convient au personnage du traître Melot. Evgeny Nikitin qui effectue ici une belle prise de rôle, campe un Kurwenal plein de compassion et d’humanité. Au dernier acte, face à Tristan mourant, son timbre se pare d’accents d’une infinie tendresse. René Pape est un roi Marke imposant, son monologue au deux est à la fois digne et empreint d’émotion. Ses interventions au trois sont poignantes. Ekaterina Gubanova possède une voix homogène aux couleurs ambrées, sa Brangäne maternelle et protectrice, impuissante face au drame qui se joue est extrêmement touchante, notamment lors de ses appels désespérés au deux. La voix claire et solide de Stuart Skelton est capable de vaillance mais aussi de délicates nuances (ses duos avec Isolde). Le ténor n’accuse aucune fatigue tout au long de la représentation. Sa grande scène au début du troisième acte lui arrache des accents poignants. Voilà sans doute l’un des Tristan les plus aboutis que l’on puisse entendre aujourd’hui. Enfin Nina Stemme a depuis longtemps fait sien le rôle d’Isolde qu'elle peaufine à chaque nouvelle série de représentations. Elle s'y consume comme une torche vivante avec une santé vocale inaltérable et un timbre riche en coloris, capable d’exprimer l’ensemble des états d’âme du personnage. Son interprétation flamboyante culmine dans un Liebestod halluciné qui se conclut par un « Lust » extatique, émis sur un fil de voix. Admirable.

 

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