Sylvain Cambreling dirige une 9e de Beethoven sans solistes et sans choeur

Par Camille De Rijck | lun 04 Janvier 2021 | Imprimer

Chaque année depuis bientôt trente ans, le Symphoniker de Hambourg donne pour les fêtes la neuvième symphonie de Beethoven avec chœur, orchestre et quatre solistes rutilants. Face d’une part aux contraintes sanitaires et d’autres part au sentiment de devoir très vif de permettre à la musique de vivre, Sylvain Cambreling - le directeur de l'orchestre - s’est dit « Il ne faut pas lâcher cette tradition ; pas l’année de l’anniversaire Beethoven, il faut trouver un moyen de jouer ». Or à deux mois de l’échéance une question se posait : jouer d’accord, mais que faire du quatrième mouvement ? C’est ici que commence la réflexion : Beethoven, à la fin de sa vie, était sourd, Cambreling s’est souvenu d’un projet – qui s’appelait Schrei ! (Cri !) – auquel étaient associés des jeunes sourds et muets ; deux cents jeunes de la région qui étaient invités à se produire avec le SWR de Freiburg et à « crier ce qu’ils avaient à dire », crier « ce qu’ils veulent, comme ils peuvent ». Des centaines de jeunes retrouvaient les musiciens de l’orchestre, démarraient dans les rues de la ville, investissaient le hall d’entrée de la salle de concert et finissaient par prendre graduellement possession de la scène.

Le directeur de l’orchestre de Hambourg – Daniel Kuehnel – s’est donc rapproché de la Elbschool qui intègre des élèves souffrant de trouble total ou partiel de l’ouïe, notamment dans des projets de danse et dans des projets théâtraux. Trois enfants – Julia et Liliana, 12 ans et Til 15 ans – ont embarqué dans l’aventure et - sur scène, dans la salle, aux côtés d’une récitante qu’ils connaissant et qui parle elle-même la langue des signes, ils ont entrepris de remplir les lacunes de cette neuvième de Beethoven : l’orchestre joue, l’orgue remplace les parties solistiques ; la récitante dit Schiller et les enfants soulignent en langue des signes certains mots fondateurs du texte, comme par exemple « Muss » (devoir, le devoir de créer malgré le handicap pour Beethoven – celui de jouer malgré le contexte, pour les musiciens de Symphonique de Hambourg) ainsi que Freude (la joie) qui est un leitmotiv textuel et la base philosophique de l’œuvre. Dans une mise-en-espace de Christoph Marthaler, les comédiens-danseurs rappellent certains extraits du Testament de Heiligenstadt, le grand crédo écrit par Beethoven lors de l’irruption de sa surdité, il dit à ses frères : « vous trouvez mon humeur détestable, mais en vérité un mal me ronge, parlez plus fort, criez pour que je vous entende » ou encore, en guise de conclusion : « Je n’ai plus de joie dans ce monde, je n’ai plus de joie de l’humanité, se pourrait-il que je ne retrouve jamais la joie ? Jamais ? cela serait trop affreux ». Ce qui pourrait passer pour un concept, pour une tentative maladroite de convoquer le handicap de Beethoven pour remplir le vide est en fait un moment totalement bouleversant : voir ces musiciens et leur chef Sylvain Cambreling dans cette immense salle vide, voir leur énergie, leur envie de vivre et de jouer se mêler à la vitalité folle des jeunes comédiens, voilà qui donne simplement envie de vivre. Rien de plus, rien de moins. Une des plus belles choses produites par le coronavirus.

 

 

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