Castorama style Régence

Castor et Pollux (version 1754) - Montpellier

Par Yvan Beuvard | jeu 24 Juillet 2014 | Imprimer

Deux ans après sa première édition moderne, due à Saint-Saëns, publiée chez Durand, c’est ici même, à Montpellier, qu’eut lieu la première résurrection de l’ouvrage : en 1905, Charles Bordes, après y a voir fondé une Schola cantorum locale, dirigeait Castor et Pollux, mis en scène.  Cet ouvrage deviendra-t-il le tube de 2014 ? Après Aix et avant Beaune, Raphaël Pichon nous offre une nouvelle distribution de ce chef-d’œuvre Castor et Pollux. Combien de fois l’a-t-il dirigé, et va-t-il le conduire en cette année Rameau ? Sans compter les productions passées ou attendues des Christophe Rousset, Hervé Niquet, Emmanuelle Haïm et autres… Parler d’une résurrection serait faire injure à  Henri Busser puis à Jean-François Paillard qui marchèrent dans les pas de Charles Bordes, mais il faut bien convenir que rares ont été les anniversaires aussi mobilisateurs, privilégiant essentiellement un ouvrage.

17 ans après la première, la version de 1754 se situe à mi-chemin entre Lully et Gluck ; jouée 254 fois du vivant de Rameau, fait sans précédent, semble-t-il. Malgré Saint-Saëns, Rouché et autres, il aura fallu attendre Harnoncourt et Christie pour redécouvrir son chef-d’œuvre dans son état d'origine. C'est Incontestablement le meilleur livret qu’ait eu à traiter Rameau. Gentil-Bernard sut lui offrir une action centrée sur le héros mortel et son jumeau immortel, en jouant sur l’amour et l’amitié, avec des récitatifs émouvants, variés. Certes,  dans la version de 1754, disparaît le prologue (1er tableau) auquel est substitué l’acte I, où Castor apparaît, confié alors à Jélyotte, les récitatifs sont réduits ou refondus, quelques changements dans les airs et danses, mais l’action se resserre et donne aux protagonistes davantage de chair, d’humanité.

Raphaël Pichon est un ramiste engagé. On se souvient de son Hippolyte et Aricie, puis de son Dardanus. Il connaît son Rameau, fréquenté assidument de longue date, et en renouvelle la lecture. Son choix est pleinement assumé, avec conviction et efficacité. Il dicte les couleurs, les timbres, la dynamique, les phrasés, que les interprètes traduisent remarquablement. Le chef a forgé son orchestre et son choeur - l'Ensemble Pygmalion - ductiles, malléables, d’une rare souplesse, particulièrement virtuoses, et le résultat ne peut laisser indifférent. Sa conception se distingue nettement de toutes les réalisations depuis celles d’Harnoncourt et de Christie (Hervé Niquet, Christophe Rousset en particulier). Grâce, élégance, raffinement sont toujours au rendez-vous, parfois au détriment de la force expressive et de la couleur, un pastel ou un lavis monochrome. La musique est ainsi privée pour l’essentiel de sa dimension spectaculaire, fondamentale. Lecture particulièrement soignée, mais dépourvue de vigueur dramatique : une version de concert, qui supporterait difficilement une mise en scène. Malgré un effectif important, on peut qualifier cette vision de chambriste-baroque.  Pourquoi 2 clavecins ? Les cordes, nombreuses (23) sont très sonores et les bois, également virtuoses, parviennent amoindris, même les quatre flûtes, les hautbois ou les quatre bassons. Le timbre de ces derniers est pauvre, dépourvu de couleur, au point que l'on pourrait imaginer que leur émission de  velours est celle de cors modernes. La trompette et le percussionniste remplissent leur fonction. Les contrastes sont ainsi amoindris, de dynamique comme de timbres. Certainement un parti pris imputable au chef dont la direction efficace est toujours attentive à chacun.

Ce Castor et Pollux nous réserve cependant de très beaux moments, avec une distribution jeune, totalement engagée. Tous les choeurs sont admirables, puissants, nuancés, toujours intelligibles et dramatiquement justes. Deux solistes dominent la distribution.  Le Pollux de Florian Sempey, notre beau baryton, familier du rôle qu’il chantait déjà à Bordeaux et à l’Opéra-Comique, est un modèle de chant. La voix, équilibrée, puissante, colorée est parfaitement articulée. Du très grand art. Chacun de ses airs, la moindre de ses répliques sont un régal. Emmanuelle de Negri est Télaïre, rôle que l'on croirait écrit pour elle, où elle semble irremplaçable (elle l'a chanté auparavant, et le chantera encore avec Emmanuelle Haïm en septembre). Dès son "Tristes apprêts", elle vit pleinement le drame auquel elle participe, et son émotion est communicative. La voix est puissante et souple, l'émission parait naturelle, avec un timbre et une conduite remarquables. Aucun des autres chanteurs ne démérite. Colin Ainsworth, ténor canadien, retrouve son personnage, Castor, gravé il y a 10 ans pour l’enregistrement de Kevin Mallon (Naxos). Le métier est là, la diction souffre parfois (français ancien, ou québecois ?). Fidèle à Pichon, Christian Immler, baryton allemand, ancien du Tölzer Knabenchor, est familier du rôle de Jupiter qu’il chantait déjà en mars à l’Opéra-Comique. Les moyens vocaux sont indéniables et son personnage trouve ici une épaisseur dramatique:  humaine, imprégnée de chaleur paternelle lorsqu'il est imploré par Pollux, divine, avec autorité lorsqu’il s’agit fait connaître sa décision. Sabine Devieilhe a déjà chanté Dardanus et Platée sous cette direction. Elle incarne tour-à-tour Cléone, une suivante d’Hébé et Une Ombre heureuse. Pour n’être pas une grande voix, elle n’en possède pas moins une fraîcheur constante, servie par une diction impeccable. Clémentine Margaine passe d’une série de Carmen, à Rome, à Phébé. Les personnages ont parfois quelques ressemblances, psychologiques et vocales. La voix porte, bien projetée, chaude, avec des couleurs séduisantes, même si le personnage incarné l’est moins. Enfin Virgile Ancely (le grand-prêtre de Jupiter) et Philippe Talbot (un Athlète - le second est passé aux oubliettes - Mercure, un Spartiate) assument fort bien leurs rôles respectifs.

Une longue soirée, désertée par certains auditeurs à l'entracte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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