Jamais Gretchaninov n’écrivit sur un texte allemand, mais l’enregistrement nous vient d’Allemagne…. Mal aimé, sinon dédaigné ou méprisé, Gretchaninov appartient à la génération suivant immédiatement celle de Tchaïkovski. Son nom n’est plus guère attaché qu’à sa musique liturgique, à ses chœurs et à ses pièces en direction de l’enfance. Son œuvre, qui aborde tous les genres, dont l’abondance est liée à sa longévité (il est mort à 91 ans, en 1956), porte la marque de ses origines. Il eut Arenski, puis Rimski-Korsakov comme maîtres, et subit l’influence de Strauss, Reger et Debussy (1). Il n’émigra qu’en 1920, pour fuir la misère, sa pension octroyée par l’Ancien régime lui ayant été supprimée. Après avoir parcouru l’Europe, il choisit de s’installer à Paris en 1925, pour partir aux États-Unis en 1939, où il demeurera jusqu’à sa disparition. Son langage, post-romantique, s’inscrit dans le sillage de celui de Tchaïkovski et de Rimski-Korsakov. Il évoluera sans jamais s’installer dans la modernité : il restera fidèle à lui-même, au lointain héritage schumannien pour ce qui concerne la mélodie. On pense plus d’une fois à Liadov ou Sibelius.
La discographie des mélodies de Gretchaninov est indigente. Alors qu’il nous a laissé plus de 140 pièces (sans compter 66 pour les enfants), pratiquement deux fois le corpus des mélodies de Rachmaninov, souvent illustrées, en dehors de pièces incluses dans des récitals, un seul enregistrement, remontant aux années 1990-2000, mérite d’être signalé, confié à une soprano, et riche de plus d’une trentaine de mélodies (2), couvrant toute la longue carrière du compositeur. Celui qui nous intéresse regroupe deux cycles (les opus 5 et 51, respectivement de 1893 et 1910), et 9 mélodies indépendantes ou empruntées à d’autres recueils, sous le titre « In der Fremde » [à l’étranger], référence à Heine (et non Eichendorff, qu’illustra Schumann), sur lequel se fonde l’op. 51 intitulé « Poème dramatique ». Le CD semble ignorer la production postérieure à la Grande guerre, sans qu’on en comprenne le choix. Tout est chanté en russe, y compris les mélodies sur des textes de Heine, et c’est par commodité que nous citerons quelques titres en allemand.
La voix de Julia Sukmanova est généreuse, ample et égale dans un registre particulièrement large. Le lyrisme constant participe à une indéniable force expressive, qui se renouvelle au fil des œuvres et de leurs sources d’inspiration. Le dramatisme pathétique de l’op 5 n°1 (« devant moi la steppe ») appelle projection et un vibrato ample, à la différence de l’aimable « perce-neige » (op 47 n°4) ou de la belle berceuse (3) sur un poème de Lermontov (op 1 n°5). « La nuit » est illustrée par les poèmes de Pouchkine (op 20 n°4) puis de Pleshcheyev (op 5 n°11). Les deux cycles sur lesquels s’achève l’enregistrement, intensément dramatiques, quasi expressionnistes, poussent la voix à ses limites. Le piano, toujours clair, y est superbement traité, particulièrement dans le In der Fremde, nerveux, obsessionnel, et dans le Zur Abendzeit [Dans la soirée, ou Le soir, aux heures des tristes rêves ] qu’aurait pu signer Sibelius. Elena Sukmanova nous vaut un jeu admirable de sensibilité et de puissance., digne de ses grands prédécesseurs russes ou ukrainiens.
Les seules réserves sont relatives à la plaquette d’accompagnement (en allemand et anglais) qui ne reproduit que la traduction allemande des textes chantés, en omettant trop souvent les références (auteur du texte, opus et année), et à la brièveté du CD.
Qui aura la curiosité de s’intéresser aux mélodies sur des textes français que signa Gretchaninov ? Outre 5 mélodies tirées des « Fleurs du mal », op. 48 (1909), on en compte trois autres « Aux temps heureux », op 64 (1913), et enfin deux « Chansons à boire », op 157 (1938). On en redemande !
1. Après avoir vu Pelléas à sa création parisienne, il écrit : « Je ne veux avoir rien à faire avec cette musique, de peur de me voir malencontreusement entraîné à l’aime». 2. Georgine Resick, soprano, et Warren Jones, piano, label américain « Bridge », BRIDGE9142, distribution Clic-Musique. Les deux enregistrements ne comportent que quatre pièces en commun, c’est dire l’intérêt de posséder chacun. 3. Première œuvre éditée du compositeur.


