En dehors du bonheur à retrouver des cantates et œuvres sacrées déjà illustrées par d’autres, comme d’en découvrir de fort belles, gravées pour la première fois, cet enregistrement sous forme de coffret de l’intégrale de œuvres sacrées de Kuhnau est aussi l’occasion de resituer Bach en son temps, et de mesurer combien il est redevable à ses prédécesseurs comme à ses contemporains. Si les attributions sont parfois hasardeuses, malgré le travail des chercheurs, la cantate Uns ist ein Kind geboren est maintenant confirmée comme écrite par Kuhnau dans sa majeure partie, alors que des générations l’ont crue de la main de Bach (BWV 142). Il en va de même du motet Tristis anima mea, jadis attribué à Bach, qui se serait contenté d’y adapter un texte allemand. De telles confusions attestent bien l’égale qualité d’écriture des deux cantors, et justifieraient à elles seules la redécouverte de son œuvre. Kuhnau apparaît comme un chaînon essentiel entre la grande tradition polyphonique (Lassus entre autres) et son aboutissement ultime.
Nos producteurs n’ont pas pêché par un excès de curiosité puisqu’il aura fallu attendre ces dernières années pour qu’enfin l’œuvre sacrée de Johann Kuhnau soit enfin enregistrée dans sa totalité (1). Ses sonates bibliques étaient fréquemment illustrées, depuis les années soixante, et quelques pages de son œuvre vocale sacrée se trouvaient dans telle ou telle anthologie, mais en dehors du Dresdner Kreuzchor et de rares formations, comme le King’s Consort, il fallait chercher. Kuhnau appartient à la génération précédant immédiatement celle de Bach, Haendel, Telemann et Rameau. Figure majeure du baroque germanique, il fut le prédécesseur immédiat de Bach à la Thomasschule où il fut nommé dès 1684 – un an avant la naissance de Johann Sebastian – pour accéder au poste de cantor en 1701. L’arrivée de Telemann à Leipzig participa à son émulation. Plus de la moitié de son œuvre vocale a disparu, n’ayant pas été publiée, à la différence de ses pièces pour clavier, dont les célèbres Sonates bibliques, qui, avec ses deux livres du Neue Clavier Übung, fondèrent sa renommée. L’entreprise, commencée en 2014 par Gregor Meyer et son équipe, à raison d’une moyenne de cinq cantates par an, s’est achevée sept ans plus tard, pour le trois-centième anniversaire de la mort de Kuhnau (2022). Elle s’appuie sur l’édition critique de Breitkopf & Härtel. C’est seulement maintenant que CPO nous propose l’ensemble de son œuvre sacrée, en un coffret de 8 CD.
Sept cantates au moins usent d’un livret (2) que reprendra Bach, sans oublier le recours à des chorals du corpus luthérien, ni le Magnificat. Voilà déjà matière à susciter la curiosité comme la comparaison. Commençons par ce Magnificat. La première version de celui de son successeur, comme le sien furent écrits pour être chantés à Noël (3). Les deux ouvrages font appel à la même formation, vocale comme instrumentale. Tous deux, à quelques interversions près, suivent le même découpage. Les trois chœurs de circonstance (Vom Himmel hoch, Freut euch und jubiliert, enfin Virga Jesse) figurent en une même place. En dehors des trois arias originales de Bach – le Quia fecit mihi magna (basse), le Deposuit (ténor) et l’Esurientes (alto) – et du chœur final de Kuhnau (Sicut erat in principio) le moule est bien le même, comme la durée globale, dictés par l’usage propre au lieu, aux interprètes. Par-delà la forme, l’écriture porte la marque de chaque personnalité, bien sûr. Bach développe de façon plus ample, et cela se vérifie particulièrement dans les cantates, dont les numéros sont généralement brefs. Même si l’exercice comparatif est malaisé, il faut oublier Wie schön leuchtet der Morgenstern, Christ lag in Todesbanden, et les autres en écoutant la lecture qu’en fait Kuhnau. Le choral, dont la mélodie structure souvent le propos de Bach, se réduit ici au chœur final, auquel l’assemblée est supposée se joindre. Pour autant, le plaisir est bien réel. La musique respire le naturel, la séduction, et la simplicité, malgré son écriture raffinée, parfois recherchée. Les cantates sont d’une surprenante beauté. Leur coupe adopte le modèle bien connu : à l’introduction instrumentale, ou au chœur d’ouverture, succèdent, en alternance, des solos, des récitatifs et des pages chorales, dont, le plus souvent, un choral conclusif. Les arias, avec da capo, sont d’un lyrisme affirmé. Les chœurs font alterner passages homophones et fugués, pour une expression dramatique proche de celle de Bach, et l’on mesure ainsi combien ce dernier doit à ses maîtres comme à ses contemporains.
Les motets, dont l’écriture vocale est le plus souvent à 5 voix, s’ils sont majoritairement en allemand, comportent également des pièces en latin. A signaler également une messe brève, le latin n’étant pas totalement banni. A cappella comme avec cordes et basse continue, c’est un bonheur constant que l’ écoute des motets. La variété des formes, des formations et des expressions atteste les qualités de Kuhnau. Les trois Arien, sur lesquelles s’achève le dernier CD, sont autant de bijoux, notamment l’ultime, en écho.
Pratiquement inchangée au fil des enregistrements, l’équipe de solistes n’appelle que des éloges, tant leur maîtrise du discours et leurs qualités vocales sont patentes. Gregor Meyer, sur qui repose la réalisation, à la tête de sa Camerata lipsiensis [de Leipzig], formée au sein de la Musik Hochschule Mendelssohn, s’y montre exemplaire d’engagement et de probité. L’orchestre, d’instruments anciens, répond à tous nos critères interprétatifs et trouve les couleurs et les équilibres propres à valoriser la musique de Kuhnau. Seul regret, l’absence des textes chantés dans une notice succincte, destinée aux seuls germanistes et/ou anglicistes. Un lien vers un site susceptible de receler ces informations aurait été bienvenu.
1. MGG (7/1833) signale les incipits de deux cantates qui font défaut (Ich freue mich im Herrn; Vom Himmel hoch, da komm ich her). N’en aurait-on conservé que le livret ? 2. Les emprunts à Neumeister sont communs aux deux compositeurs. 3. Un enregistrement de Masaaki Suzuki rassemble les enregistrements de trois Magnificat (Kuhnau, Bach et Zelenka), mais - hélas – pour les deux qui nous intéressent, ils sont amputés des parties liées à la Nativité, comme la seconde version de celui de Bach.


