Voilà vingt-deux mélodies avec orchestre, qui s’ajoutant aux vingt-deux du premier volume paru en 2022 constituent le corpus intégral de Massenet dans cet exercice particulier (sur un total de quelque 300 mélodies). Depuis L’improvisatore – Romanza del Trastevere, ses débuts dans le genre en 1872, jusqu’à La Nuit en 1912, Massenet, s’inscrivant dans la tradition des Nuits d’été ou de La Captive de Berlioz, crée un catalogue de pièces courtes, parfois composées à la demande ou à destination de certaines de ses interprètes, les Sibyl Sanderson, Marie Delna, Lucienne Bréval, Lucy Arbell ou dédiées à des artistes ou des personnalités musicales qu’il voulait cultiver.

À Marie Jaëll il écrit : « Si vous avez envie de l’orchestre pour vos lied (sic) ne vous gênez pas, le lied avec orchestre est une nécessité sociale (c’est nous qui soulignons) ; s’il y en avait, on ne chanterait pas toujours dans les concerts des airs d’opéra qui y font souvent piteuse figure ». Et de fait, les Chausson, Duparc, Gounod, Dubois, Kœchlin, Hahn, Fauré, etc. s’y adonnèrent aussi, répertoire quasi oublié à l’exception du Poème de l’amour et de la mer (mais que Véronique Gens a exploré dans son album Paysage, et Sandrine Piau dans Reflet).
S’agissant de Massenet, c’est un archipel de son œuvre presque inconnu que le Palazzetto Bru Zane révèle ici. À deux exceptions près (sur quarante-quatre), ces mélodies sont enregistrées pour la première fois dans leur version orchestrée. Elles le sont par dix chanteurs très impliqués, qui leur rendent pleine justice.

Morceaux de bravoure
Pour en venir à ce deuxième volume, c’est à la grande voix de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur qu’échoient quelques morceaux de bravoure. Ainsi le grandiloquent et très sulpicien et très théâtral Sainte Thérèse prie, qui pourrait faire sourire, mais qu’elle chante avec une vaillance et une ampleur qui en assument le mysticisme voluptueux : les effusions religieuses de Massenet sont de la même plume que les amoureuses. Et l’orchestration, particulièrement fournie, est à l’avenant, aussi riche que celle d’Hérodiade ou de Thaïs.
C’est elle aussi qui interprète les Expressions lyriques, cinq pièces étonnantes où alternent les grandes envolées chantées, et des vers parlés, écrites pour Lucy Arbell, l’égérie des dernières années du compositeur. Les poèmes, comment dire ? sont de qualité moyenne, comme souvent chez Massenet. Sentimentaux jusqu’à la mièvrerie, n’évitant que de peu la fadaise (ou pas), ils lui inspirent néanmoins de généreuses mélodies, qui les transcendent.
Dialogue de deux amants, méditation sur la jeunesse qui s’enfuit à l’instar des nuages, douceur amoureuse d’un soir d’été parmi les roses, fiévreuse nuit d’attente d’une femme, inéluctabilité du destin semblable aux flots emportant une barque… L’inspiration mélodique de Massenet, et les couleurs de son orchestre transfigurent, amplifient, magnifient ces saynètes.
Dommage que Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, par pudeur peut-être, ou crainte d’en faire trop, n’ait pas dans les textes parlés l’ardeur magnifique et le lâcher-prise qu’elle a quand elle chante.

Bucolico-mélancolique
Elle est aussi parmi les interprètes de l’autre cycle de l’album, les Chansons des bois d’Amaranthe, dédié par le compositeur à sa fille Juliette et son époux Léon Bessand (il fut créé dans leur salon en 1901).
Ce sont des tableaux de nature, d’après Oskar de Redwitz-Schmolz, à grand renforts d’oiseaux des bois, de feuillages et même d’un ruisseau amoureux d’une églantine. L’entremêlement des voix de soprano, mezzo et ténor dans le premier est d’un charme qui évoque les petits ensembles que Schumann composait pour les salons Biedermeier ; les deux voix de femmes en duo à la tierce sur un rythme bondissant dans Oiseaux des bois, le quatuor a cappella de Chères fleurs, qui devient une manière de madrigal, le solo délicat du ténor dans Ô ruisseau auquel répondent comme en écho soprano et mezzo, enfin le pimpant Chantez ! que les quatre voix réunies entonnent avec enthousiasme : tout cela est d’une bonhomie sans complexe, d’un raffinement discret, et orchestré d’une main légère, salon oblige.

Assumer la sentimentalité
Mis à ces deux cycles, les seuls que Massenet a conçus, toutes les autres mélodies sont indépendantes, et certaines sont orchestrées avec beaucoup plus d’abondance. Ainsi Noël païen, un hymne laïc sur un texte étonnant du poète parnassien Armand Sylvestre célébrant le printemps et l’amour. Pierre Dumoussaud dirige l’Orchestre de l’opéra Normandie Rouen en grande formation, cordes et vents, dans cette partition sonore et emphatique, mais surtout Julien Henric, voix éclatante et diction parfaite, la chante avec le sérieux qu’il faut et un style parfait.
Dans Première danse, qui décrit les premiers émois d’une adolescente, il roule les R avec conviction, il allège sa voix, il fait entendre un sourire, bref il joue avec finesse la carte du désuet, du style d’époque, de même que dans Chanson pour elle, ritournelle sentimentale vaguement espagnole, qu’il chante en ténor d’opérette.
Enfin dans Petit Jésus, manière de cantique naïf, ponctué de riches accords de l’orchestre en grande formation, tous différents, il ose le grand lyrisme, la voix claire et une ferveur candide.
Tel est Massenet. L’ironie, la distance, le second degré ne sont pas de mise. Mais, dès lors qu’on accepte de vibrer avec lui, d’assumer sa sentimentalité (et son amour des voix), on tombe juste.

L’illustre Élégie, autre exemple d’inspiration bucolico-mélancolique (récurrente chez lui) est introduite par un sensuel solo de violoncelle (par Anaël Rousseau) avant d’être portée par Hélène Guilmette, dont la ligne vocale est aussi impeccable que la diction (les quatre interprètes sont de parfaits diseurs). Son agilité vocale, ses trilles et ses vocalises aériennes illuminent ce tableau de nature qu’est La Rivière.
Si décidément Massenet s’intéresse surtout au monde féminin (Debussy s’amusait de « l’inlassable curiosité de M. Massenet à chercher dans la musique des documents pour servir à l’histoire de l’âme féminine » ….), c’est à Lucien Fugère, créateur du Diable dans Grisélidis, qu’il dédie Orphelines, manière de complainte, sur un accompagnement diaphane des cordes seules. Thomas Dolié en distille les vers un peu gênants s’apitoyant sur « ces douloureuses orphelines pauvres vouées aux larmes… ». La ligne vocale est superbe, s’allégeant sur un long point d’orgue pianissimo.

Jamais loin du théâtre
C’est à Victor Maurel, illustre baryton verdien créateur de Falstaff que Massenet dédie Larmes maternelles, qui prend l’allure d’une cantate grandiose, sur un rythme de marche funèbre. Une manière de rite républicain, à l’orchestration cossue, s’ouvrant sur une phrase froidement assénée : « La guerre a fait une victime ». Thomas Dolié, à juste titre, s’autorise la grandiloquence, mais laisse s’exhaler la tendresse de quelque huit mesures qui soudain appartiennent à une autre inspiration, élégiaque, d’une sentimentalité sans doute sincère, sur « Parmi nos pleurs indifférents, / Hypocrites ou légers, tombe / Une larme vraie, où le temps / ne peut rien : larme d’une mère ».
Jouant avec humour les barytons de charme dans Avril est amoureux, une romance qu’enjolivent, sur des arpèges de harpe, quelques notes vocalisées à faire pâmer les belles écouteuses, c’est un tout autre registre qu’il peut cultiver dans le très beau, et très opératique Départ : c’est une manière d’arioso à l’écriture très souple, comme l’orchestration d’ailleurs, particulièrement fouillée. Tour à tour un violon, un hautbois, les violoncelles, le cor anglais, une flûte viennent commenter cette lente déploration. Chez Massenet, la frontière entre la mélodie et le théâtre s’enjambe d’un pas.

Encore plus inspirée peut-être, presque testamentaire, puisque c’est la dernière mélodie de Massenet, La Nuit (sur un poème de Victor Hugo, et ça change tout…) est écrite comme une scène d’opéra : un arioso puis un air d’un lyrisme intense, l’un et l’autre portés par une orchestration aux couleurs changeantes : pâles frémissements des violons, que viennent colorer les bois, puis opulentes cordes graves, Thomas Dolié y est magnifique de timbre, de phrasé, de conduite vocale, de gravité.
Deux pages purement instrumentales donnent à Pierre Dumoussaud l’occasion de mettre l’orchestre en pleine lumière : une Sevillana, espagnolissime, mais surtout une curiosité : une version pour orchestre de Am Meer, l’un des Heine-Lieder de Schubert, où Massenet confie la mélodie au cor (Bertrand Dubos, superbe). Cette pièce est datée de 1891, donc à peu près contemporaine de Werther, et c’est un autre exemple d’intérêt pour la culture allemande, à contre-courant de l’anti-germanisme ambiant.

Quelques mots à propos du premier volume, qui était passé sous les radars de Forum Opéra…
On y entend quelques-unes des pièces les plus célèbres de Massenet, dont Pensée d’automne, superbement chanté par Cyrille Dubois (comme Pensée de Printemps, orchestré aussi pour Sibyl Sanderson), ou Crépuscule, une mélodie à propos de laquelle cette mauvaise langue de Willy écrivait : « Cette salade de coccinelles et de chapelles, de mondanité et de rêves, d’érotisme et de prière, enchante les Athéniennes de la Troisième République », où l’on a la joie d’entendre Jodie Devos (merveilleuse aussi dans Musette, Les Enfants ou Si tu veux, Mignonne).
On retrouve cette religiosité sensuelle que Massenet hérite de Gounod dans Souvenez-vous, Vierge Marie, majestueusement orchestré, que chante Véronique Gens, et puis bien sûr, l’amour, toujours l’amour : Nicole Car porte à incandescence les effusions de Amoureuse ou Je t’aime, et Étienne Dupuis s’amuse des contrastes et du kitsch d’Hymne d’amour, tout à tour pathétique, badin, tragique, flamboyant… L’une et l’autre assument avec humour et gourmandise l’extravagance de Les Fleurs, saynète démesurée (y compris l’orchestre) sur un texte ténu… Et c’est à Chantal Santon Jeffery qu’échoit le pastiche XVIIIe de Marquise (on pense à Manon), le pittoresque du Chant provençal (salut à Gounod, de même que Pitchounette, brillamment enlevé par Cyrille Dubois) ou d’Aurore (là, c’est à Canteloube qu’on pense).
Réjouissante de mélodie en mélodie, l’inventivité d’orchestrateur de Massenet, servie par Hervé Niquet et l’Orchestre de chambre de Paris, particulièrement en verve.
Mission doublement et brillamment accomplie (une de plus) par le Palazzetto Bru Zane



