Lorsqu’il aborde Robinson Crusoé, Jacques Offenbach n’est plus seulement le compositeur à succès des Bouffes-Parisiens : il est un musicien en quête d’une reconnaissance qu’il espère obtenir à travers le genre plus prestigieux de l’opéra-comique. En 1867, la Salle Favart lui tend de nouveau la perche. Le choix du sujet n’est pas anodin : Robinson Crusoé, inspiré du livre de Daniel Defoe, véhicule un imaginaire universel — l’aventure, l’exil, la solitude — que le théâtre lyrique peut magnifier tout en le détournant. Offenbach ne s’en prive pas, lui qui à l’égal de son héros ne renonce pas à ses rêves.
Car son Robinson n’est pas celui du roman fondateur : il est un jeune idéaliste entouré de figures comiques et sentimentales, au cœur d’une intrigue où le sérieux de l’aventure se dissout peu à peu dans l’ironie. Le livret d’Eugène Cormon et Hector Crémieux transforme le naufrage en machine théâtrale : Robinson fuit la bourgeoisie anglaise, s’imagine seul au monde, mais retrouve sur son île les passions, les hiérarchies et les malentendus de la société qu’il voulait quitter. Vendredi, Edwige, Suzanne et le truculent Jim Cocks forment un petit monde où Offenbach peut déployer toute sa palette musicale : airs élégiaques, ensembles pétillants, rythmes de danse, et cette fameuse valse d’Edwige, suspendue hors du temps, comme un moment de grâce virtuose dans une œuvre inclassable – raison pour laquelle, à sa création, Robinson Crusoé dérouta. Trop sérieux pour les amateurs d’opérette, trop farfelu pour les partisans sourcilleux de l’opéra-comique, l’ouvrage peine à trouver sa place et disparaît rapidement de l’affiche. Ce statut ambigu explique son long purgatoire scénique, mais aussi l’intérêt renouvelé qu’il peut susciter en ce qu’il révèle un Offenbach plus intime, plus autobiographique, partagé entre ambition artistique et instinct satirique.
C’est précisément cette tension que le numéro 346 de l’Avant-Scène Opéra met en lumière avec une remarquable cohérence. Les lecteurs fidèles de la publication, qui avaient redouté sa disparition l’an dernier, se réjouiront de retrouver dans cette nouvelle mouture tout ce qui faisait l’intérêt de l’ancienne. Loin de se contenter d’un appareil critique standard, la revue raconte Robinson Crusoé comme une aventure esthétique. A travers le Guide d’écoute de Sabine Teulon Lardic, la partition est finement analysée et l’œuvre replacée dans son contexte de 1867, cette « année des merveilles » où Offenbach multiplie les projets et cherche à redéfinir son image. La genèse de l’opéra montre combien le compositeur investit personnellement ce Robinson, y projetant ses propres inquiétudes d’artiste reconnu mais encore contesté.
Peu à peu, le regard s’élargit. En retraçant l’histoire des naufragés sur scène avant Offenbach, Olivier Bara rappelle que Robinson Crusoé s’inscrit dans une tradition théâtrale déjà riche, tout en la détournant. L’étude consacrée à Célestine Galli-Marié par Patrick Taïeb éclaire d’un jour nouveau le rôle de Vendredi : loin d’être un simple faire-valoir exotique, il devient un personnage central, façonné par une interprète capable de brouiller les frontières entre comique, travestissement et émotion vraie.
Cette exploration éditoriale est motivée par une récente actualité scénique. Au Théâtre des Champs-Elysées l’automne dernier, le tandem formé par Laurent Pelly et Marc Minkowski entreprenait de sortir Robinson Crusoé de ses limbes. Le titre était absent de l’affiche en France depuis 1986. L’entretien avec le chef d’orchestre montre combien la partition, attentive aux couleurs et aux rythmes, recèle de richesses.
Au contraire de l’Avant-Scène Opéra, le disque malheureusement n’aide pas à mieux appréhender l’ouvrage, peu enregistré, peu filmé, souvent amputé. Et la seule version facilement accessible est en langue anglaise, alors que dans le cas de Robinson Crusoé, rappelle Jean-Christophe Keck, nous avons la chance de disposer d’un manuscrit autographe quasi complet. Dommage car Robinson Crusoé n’est ni un chef-d’œuvre oublié ni une simple anomalie dans le catalogue offenbachien : il est à la fois un jalon et le témoignage d’un compositeur en quête d’un ailleurs, artistique autant que symbolique.



