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Nahuel Di Pierro, « Un grand sommeil noir »

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CD
13 mars 2026
Marges et confins

Note ForumOpera.com

3

Détails

Igor Stravinsky
Deux poèmes de Paul Verlaine, Op. 9:
1, Un grand sommeil noir
2, La Lune blanche
Claude Debussy
Trois ballades de François Villon, (1910) L. 119:
1, Ballade de Villon à s’amye
2, Ballade que Villon fait à la requeste de sa mère
3, Ballade des femmes de Paris
Igor Stravinsky
Piano-Rag-Music, (1919) K032
Claude Debussy
Fêtes galantes, second livre (Verlaine), (1904), L. 104:
1, Les Ingénus
2, Le Faune
3, Colloque sentimental
Maurice Ravel
Don Quichotte à Dulcinée (Paul Morand), (1932) M. 84:
1, Chanson romanesque
2, Chanson épique
3, Chanson à boire
Igor Stravinsky
Tango, (1940), K062
Jorge Luis Borges
Milonga de Manuel Flores
Astor Piazzolla
Cuatro canciones porteñas (Jorge Luis Borges), (1965)
1, Alguien le dice al Tango
2, Jacinto Chiclana
3, El Títere
4, A Don Nicanor Paredes
Atahualpa Yupanqui
Piedra y camino (1944)
Alberto Ginastera
Danzas argentinas, Op. 2:
2, Dansa de la moza donosa (1937)
Dos canciones, (Fernán Silva) Valdès) (1938) Op. 3:
1, Canción al árbol del olvido
2, Canción a la luna lunanca

Nahuel Di Pierro, basse
Alphonse Cemin, piano

Enregistrement public les 8 et 9 décembre 2024
au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet (Paris)

1 cd B-Records (LBM087)
Durée 60′

Parution le 13 mars 2026

Cet album est le reflet d’un concert donné au Théâtre de l’Athénée en décembre 2024, articulé en deux parties, la première dédiée à quelques mélodies françaises (Debussy et Ravel notamment), la seconde à l’Argentine natale de Nahuel Di Pierro. Qui présente aussi ce récital comme une réflexion sur la théâtralité, sur la mise en scène de soi-même quand, seul sur scène avec un pianiste, on doit créer autant d’univers qu’il y a de pièces dans le puzzle. Et aussi comme une série de variations sur le thème des marges de la société, de Villon à Borges en passant par Verlaine.

Les faubourgs et les marges

La partie argentine de ce choix est la plus immédiatement convaincante. On ne recourra pas au cliché du chanteur chantant dans son arbre généalogique, mais il y a quand même de cela… Nahuel di Pierro, né à Buenos Aires dans le quartier de Balvarena, est d’emblée de plain pied avec l’imaginaire d’un Jorge Luis Borges, fasciné dès l’adolescence par le monde insaisissable des guapos, des mauvais garçons, des compadritos (les « hommes des faubourgs »), des maisons de passe et des cuchillos, des poignards, un univers qu’il essayait de côtoyer, lui l’intellectuel des beaux quartiers. De là naquirent un ensemble de textes de milongas, publié dans le recueil « Pour les six cordes ». Certains furent mis en musique par Anibal Troilo, d’autres par Carlos Guastavino, Eladia Blásquez ou Julián Plazá, mais c’est surtout Astor Piazzolla qui les a marqués de sa patte.

Cette partie commence avec le caustique Tango de Stravinsky (en somme un tango pour en finir avec tous les tangos), distillé avec humour par Alphonse Cemin, auquel s’enchaîne la Milonga de Manuel Flores, un texte que Nahuel Di Pierro dit, très bien et très simplement, en le prenant au sérieux, avec tout le romantisme grave qu’il faut. Et un sens du tragique qu’on entend aussi dans les Quatro Canciones porteñas de Piazzolla. Nahuel Di Pierro use d’une voix qui n’est pas tout à fait sa voix d’opéra, mais tout de même timbrée, riche d’harmoniques, dans un parlé-chanté subtil, appuyé sur une diction évidemment authentique, avec une manière de grandeur, comme dans le superbe Jacinto Chiclana ou dans l’impétueux Titere, d’une violence épique, ou encore dans le quasi funèbre A Don Nicanor Paredes, manière d’ode à un Buenos Aires disparu.

La partie de piano, dans des arrangements superbes de Gustavo Beytelmann, constamment imaginative, inattendue, tissant une manière de commentaire songeur derrière les textes, ajoute à la paradoxale poésie de ces mélodies.

Le Piedra y camino, d’Atahualpa Yupanqui, relève d’un autre imaginaire, celui du monde des gauchos. Nahuel Di Pierro parvient là à suggérer en quelque trois minutes une errance mélancolique à travers de vastes espaces avec une sobriété et une économie de moyens étonnantes.

Superbe toucher d‘Alphonse Cemin dans la mélancolique Danza de la moza donosa de Ginastera, qui introduit deux Canciones, celle impalpablement nostalgique al árbol del olvido et celle plus radieuse a la luna lunanca. Là encore Nahuel Di Pierro trouve le ton juste, intime, retenu, délicat, dans un dosage impeccable des accents et des couleurs.


Affaire de style

La partie française du récital laisse une impression plus contrastée, et le chanteur semble ajuster plus difficilement le style de chaque écriture. Elle commence avec les rares Deux poèmes de Verlaine de Stravinsky, intrigants si l’on songe qu’ils sont contemporains de Petrouchka.
Le plus réussi (y compris par Stravinsky) est sans doute Un grand sommeil noir, d’une mâle simplicité. En revanche Stravinsky n’y va pas avec le dos de la cuillère dans La lune blanche où il assomme Verlaine avec désinvolture. C’est tout de même une chose curieuse que cette phrase qui monte sans cesse et qui va crescendo alors que le poème s’alnguit : « Un vaste et tendre apaisement semble descendre du firmament »… et que dire de « C’est l’heure exquise » qui tombe comme un glas. Du moins on peut y remarquer la parfaite diction et la projection vocale de Nahuel Di Pierro.

Tout de même, ce sont (selon nous) les Trois Ballades de François Villon de Debussy qui sont le moment le moins convaincant du programme : le chanteur donne l’impression d’être embarrassé de sa grande voix dans ces œuvres d’ailleurs d’une prosodie déconcertante où la mélodie semble aller à l’encontre du texte et qui semblent ici écrasées par une interprétation surdimensionnée. La position du micro, un peu lointaine, n’aide guère non plus à la compréhension des mots.

Par bonheur, les trois mélodies extraites de Fêtes galantes sont davantage dites, notamment le très beau Faune. Mais Les ingénus comme Colloque sentimental oscillent entre de sensibles demi-teintes, aux frontières du parlando, très belles, et de soudains forte invasifs, quelque peu opératiques et désarçonnants. Broutilles inhérentes au concert sans doute.

On n’en appréciera que mieux le Don Quichotte à Dulcinée de Ravel, pleinement réussi.
Où l’on trouve les mêmes qualités que dans les pièces argentines : l’allègement de la voix dans la Chanson romanesque (d’une rayonnante sensualité), la ferveur tendre puis l’ampleur de la Chanson épique (et quel beau legato), la truculence de la Chanson à boire.

Trois pièces exactement pour le timbre de Nahuel Di Pierro, magistralement enlevées, raffinées dans le détail et très emballantes.

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❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
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❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier

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2, La Lune blanche
Claude Debussy
Trois ballades de François Villon, (1910) L. 119:
1, Ballade de Villon à s’amye
2, Ballade que Villon fait à la requeste de sa mère
3, Ballade des femmes de Paris
Igor Stravinsky
Piano-Rag-Music, (1919) K032
Claude Debussy
Fêtes galantes, second livre (Verlaine), (1904), L. 104:
1, Les Ingénus
2, Le Faune
3, Colloque sentimental
Maurice Ravel
Don Quichotte à Dulcinée (Paul Morand), (1932) M. 84:
1, Chanson romanesque
2, Chanson épique
3, Chanson à boire
Igor Stravinsky
Tango, (1940), K062
Jorge Luis Borges
Milonga de Manuel Flores
Astor Piazzolla
Cuatro canciones porteñas (Jorge Luis Borges), (1965)
1, Alguien le dice al Tango
2, Jacinto Chiclana
3, El Títere
4, A Don Nicanor Paredes
Atahualpa Yupanqui
Piedra y camino (1944)
Alberto Ginastera
Danzas argentinas, Op. 2:
2, Dansa de la moza donosa (1937)
Dos canciones, (Fernán Silva) Valdès) (1938) Op. 3:
1, Canción al árbol del olvido
2, Canción a la luna lunanca

Nahuel Di Pierro, basse
Alphonse Cemin, piano

Enregistrement public les 8 et 9 décembre 2024
au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet (Paris)

1 cd B-Records (LBM087)
Durée 60′

Parution le 13 mars 2026

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