Voici un programme finement tricoté, empruntant aux divers genres abordés par Vivaldi (opéra, musique concertante et sacrée) et mettant en valeur, outre la voix, les trois principales familles d’instruments (cordes, bois et cuivres), au gré d’un fantasque jeu de correspondances : les deux cors du Concerto RV 538 se retrouvent dans la sinfonia qui ouvre le disque et l’air de Motezuma qui le ferme ; la flûte du Concerto RV 434 enguirlande un fameux passage d’Orlando furioso ; l’orientalisme de Bajazet fait écho à celui de La Verità in cimento, etc.
On sait que, chez le Prêtre roux, répertoire instrumental et vocal se contaminent mutuellement ; ainsi, les lyricomanes pourront-ils jouer à reconnaître dans les concertos nombre de motifs qui leur sont familiers : l’allegro initial du RV 241 pour violon s’inspire du premier air de Manlio, dans Tito Manlio ; le thème initial du RV 538 pour cors s’entendra à nouveau dans le premier air de Gloria e Imeneo, quand l’allegro ouvrant le RV 434 pour flûte chantonne la palpitante aria qui clôt le premier acte de Teuzzone. D’où, sans doute, le titre éminemment vénitien de « Masques » : chez Vivaldi, les mélodies se parent sans cesse de nouveaux atours…
On est d’abord gêné par l’acoustique réverbérée de l’enregistrement, réalisé au Grand Manège de Namur : celle-ci jure avec l’effectif de l’ensemble (onze musiciens), dont les trois violons, dans Bajazet, manquent de densité, face à des basses à la scansion très (trop) ferme. Cette primauté de l’assise rythmique handicapera plusieurs pages, qui, à notre goût, réclameraient davantage de liberté, de légèreté, d’abandon – de rubato, peut-être ? Par exemple : le déchirant air avec basse continue « Piangerò sin che l’onda » (issu de la version primitive d’Orlando furioso mais exclu de la mouture de 1727, la plus souvent enregistrée, notamment par Sardelli et Spinosi), qui devrait prendre l’aspect d’une rêverie presque improvisée.
Paul-Antoine Bénos-Djian, qui en attaque piano le da capo, s’y montre d’ailleurs exquis, plein d’une élégiaque mélancolie. Il s’avère tout aussi remarquable dans le plus célèbre « Sol da te », où son phrasé chaleureux répond à celui, délié et printanier, du flûtiste Karel Valter : ampleur lyrique de la première partie, discrète ornementation de la reprise, soulignée par le jeu éthéré des cordes. Dans cette tessiture de pur contralto, qui flatte les sombres moirures de son timbre, Bénos-Djian l’emporte sur un Philippe Jaroussky plus lumineux mais moins incarné. Et on l’aime encore davantage dans le dramatique « Longe mala », où le recours au registre de poitrine n’empèse nullement d’élégantes vocalises – dommage que ne soit donnée ici que la version courte du motet (réduit à son air initial), telle qu’elle introduisait les « Gloria » de Vivaldi.
Les airs de bravoure ou de fureur siéent moins à notre contre-ténor – notons d’ailleurs qu’ils furent tous écrits pour des femmes. Le caractère cyclothymique de l’insupportable Melindo (La Verità in cimento) nous paraissait mieux rendu par Sara Mingardo – il est vrai furieusement dirigée par Spinosi dans l’une de ses meilleures intégrales (Opus 111, 2002). Quant à l’extravagant « S’impugni la spada » (Motezuma), qu’Ana Girò, créatrice du rôle de Mitrena, renonça à chanter, il semble n’avoir été retenu que pour la maîtrise technique qu’il réclame – mais apparaît franchement trop surveillé.
On en revient donc à la prestation de Café Zimmermann, ensemble au goût très sûr et à l’incomparable musicalité, que l’exercice discographique bride un tantinet. Pas toujours, cependant : le pétaradant Concerto pour cors est stupéfiant de mordant, de précision, d’ivresse sonore. Les deux cornistes (Alexandre Zanetta, Félix Polet), parfaitement « caractérisés », semblent s’y jouer de l’épineux premier mouvement, tandis que le violoncelle de Ludovico Minasi puis le violon de Pablo Valetti subliment les deux sections suivantes. Inutile, d’ailleurs de vanter à nouveau le jeu si chantant et équilibré du violoniste dans le Concerto RV 241…
Un programme si ambitieux, hérissé de tant de difficultés, se serait sans doute mal accommodé d’une captation « sur le vif » : on aimerait cependant l’entendre dans ce contexte, propre à lui conférer le grain de folie qui lui fait ici défaut.


