Bien plus qu'un espoir

A journey - Pretty Yende

Par Christian Peter | lun 03 Octobre 2016 | Imprimer

En l’espace de quelques années, Pretty Yende a accompli un parcours sans faute tant chacune de ses apparitions sur une scène lyrique a suscité de critiques élogieuses. Celle qui, née en Afrique du sud dans un township, découvrit par hasard l’opéra à l’âge de seize ans en regardant à la télévision une publicité illustrée par le duo de Lakmé, a par la suite été lauréate des concours de chants les plus prestigieux parmi lesquels le concours Belvedere à Vienne qui lui permet d’intégrer l’Académie pour jeune artistes à la Scala de Milan où elle suit l’enseignement de Mirella Freni et le concours Operalia dont elle rafle trois premiers prix en 2011. Début 2013 sa carrière décolle lorsqu’elle remplace avec succès Nino Machaidze dans Le Comte Ory au Metropolitan Opera qui lui propose aussitôt Pamina en 2014 ainsi que Rosine et Juliette au cours de la saison à venir. Entretemps, elle aura de nouveau chanté Le Comte Ory à la Scala et débuté à Los Angeles, Berlin et Barcelone. La saison passée l’aura vue triompher dans Le Barbier de Séville à la Bastille, Les Puritains à Zurich et tout récemment Ciro in Babilonia à Pesaro.

Un début de carrière aussi foudroyant ne pouvait laisser indifférentes les maisons de disques, aussi dès 2015 Sony Classical propose à la jeune soprano un contrat d’exclusivité et lui fait graver ce premier récital qui, sous le titre « A journey », retrace son parcours lyrique, un récital carte de visite où elle expose les différentes facettes de son talent. Ce disque arrive au bon moment, alors que la cantatrice est en train de gravir les marches qui lui permettront d’atteindre la notoriété internationale. Nombreux sont les CD enregistrés prématurément par de jeunes chanteurs qui n’ont pas tenu leurs promesses. Dans le cas présent, bien plus qu’un espoir, Pretty Yende est déjà une artiste au talent confirmé, promue à un grand avenir, à condition toutefois de bien choisir ses rôles.

Dès le premier air, « Una voce poco fa » on est ébloui par la qualité de ce timbre pulpeux, au medium onctueux et aux suraigus brillants émis sans effort apparent. Les puristes pourront froncer les sourcils devant cette Rosine soprano mais comment résister  à tant de fraîcheur, d’espièglerie, de joie de vivre ? La demoiselle connaît sa grammaire belcantiste et ose des variations périlleuses autant qu’inédites avec une facilité déconcertante au point d'être parfois tentée d’en faire trop.

Les mêmes qualités techniques se retrouvent dans les pages dramatiques où Pretty Yende semble tout aussi à son aise, notamment la grande scène de Beatrice di Tenda avec laquelle elle a conquis le jury d’Operalia. Rarement enregistré, cet extrait constitue l’un des sommets de ce récital. L’air d’entrée de Lucia di Lammermoor, magnifiquement interprété laisse augurer du meilleur pour les représentations que propose l’ONP à partir du 14 octobre. En revanche, la folie d’Elvira (I Puritani), pour impeccable qu’elle soit sur le plan vocal, manque par trop d’émotion pour convaincre pleinement. Le fait que l’enregistrement ait eu lieu avant les représentations zurichoises y est sans doute pour quelque chose. Dans la partie lente, on attendait de la chanteuse davantage d’abandon, des demi-teintes, d’impalpables piani dont elle se montre encore avare pour le moment. En revanche la cabalette – doublée – est éblouissante, parée d’ornementations spectaculaires et couronnée d’un contre-mi bémol splendide et longuement tenu.

Dans le répertoire français, malgré de louables efforts, la diction a encore une belle marge de progrès. Cela est particulièrement évident dans le duo de Lakmé où la voix Kate Aldrich s’harmonise fort bien avec celle de Pretty Yende. La soprano affronte crânement l’air « Dieu quel frisson court dans mes veine » extrait du Roméo et Juliette de Gounod, qui la pousse aux limites de ses moyens mais dont elle donne une interprétation qui force l’admiration.

Au pupitre, Marco Armiliato, attentif à son interprète, propose une direction précise, parfois bruyante dans les cabalettes avec par moment des accélérations de tempi intempestives (Le Comte Ory). Bonne prise de son limpide qui respecte l’équilibre voix/ orchestre.

 

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