De la nuit à la lumière

À LA LUMIERE / ACCENTUS

Par Jean-Pierre Rousseau | sam 24 Septembre 2022 | Imprimer

On se rappelle la fameuse apostrophe du tout nouveau ministre de la Culture, Jack Lang, après l'accession de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981: « Les Français ont franchi le 10 mai la frontière qui sépare la nuit de la lumière ».  Quarante ans plus tard, en octobre 2021, on soupçonne le Chœur de Radio France d'avoir subliminalement voulu rendre hommage à l'éternel ministre de la Culture, en invitant le chœur Accentus à donner, sous la houlette de Christophe Grapperon,  à l'Auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique à Paris, un programme qui évolue explicitement de la nuit à la lumière !

Un programme exceptionnel par son contenu : cinq pages a cappella de Saint-Saëns – dont on commémorait l'an passé le centenaire de la mort – et huit partitions chorales de Reynaldo Hahn. Pour qui cherche l'inédit, on est servi !

Saint-Saëns ou la virtuosité des ascètes

D'abord Saint-Saëns, un compositeur souvent taxé d'académisme, dont on n'a pas fini de mesurer l'incroyable versatilité, capable d'épouser tous les genres, tous les styles, avec une facilité qui a sans doute desservi son image pour la postérité. J'avoue que je ne connaissais aucune des pièces présentées ici. Comme le dit Christophe Grapperon, « à l'inverse de sa virtuosité pianistique volubile, la musique chorale de Saint-Saëns nécessite une autre virtuosité, celle des ascètes ».

Le disque s'ouvre par La romance du soir, un opus tardif sur un poème de Jean-Louis Croze (1865-1955), vers bien académiques mais chromatismes envoûtants dans l'entremêlement des voix. Suit Calme des nuits, le premier numéro de son opus 68 une séquence de longs unissons extatiques qu'on mettrait en tête de ce disque si l'on devait exprimer ses préférences. Le second numéro par contraste paraît plus banal, frivole, avec ses rimes de mirliton dues au compositeur lui-même (Les fleurs et les arbres). Dans Des pas dans l'allée, la mélancolie s'empare de l'auditeur comme elle l'avait fait du compositeur et de son poète Maurice Boukay (1866-1917) : Tombez souvenirs, tombez feuille à feuille...

Quant à la Saltarelle sur un poème d'Emile Deschamps (1791-1871) chantée par les seuls hommes du chœur – plage 5 du disque – elle fait irrésistiblement penser à certains épisodes de la Carmen de Bizet. 

Reynaldo Hahn ou le style français

Si le Saint-Saëns choral nous était inconnu, que dire alors des pages de Reynaldo Hahn (1874-1947) rassemblées ici ?  Une complète découverte. Impressions contrastées, avec une très belle surprise.

Reynaldo Hahn qui séjourne à Dieppe avec Marcel Proust durant l'été 1895 rencontre chez sa logeuse Madeleine Lemaire un autre habitué des lieux, Camille Saint-Saëns. Hahn a 21 ans, Saint-Saëns 60, et le jeune homme déjà habitué des salons parisiens ne va pas manquer d'entreprendre son illustre aîné. Dans les cercles mondains de la Belle Epoque où ils vont se retrouver, comme tous les musiciens, acteurs, écrivains, danseurs qui comptent, il n'est pas rare qu'autour d'un piano on entonne en chœur partitions anciennes ou créations de circonstance (l'auteur de ces lignes a eu la chance de connaître Hugues Cuénod (1902-2010) dans la dernière décennie du XXe siècle, qui aimait à raconter de très joyeux et chantants dimanches après-midi de l'entre-deux-guerres à Paris – il y en a même quelques très belles  traces au disque).

Reynaldo Hahn qui, comme Saint-Saëns, aime et connaît le répertoire français de la Renaissance et du Grand Siècle, se livre à de charmantes recompositions de chansons, madrigaux et rondels. Les chanteurs d'Accentus et Christophe Grapperon en ont choisi cinq, où Hahn convoque les mânes de Lully, Agrippa d'Aubigné, Charles d'Orléans, ou encore Théodore de Banville pour illustrer Le Jour et La Nuit. L'Aubade athénienne qui conclut le programme est de la même veine légère et frivole. 

Et voici – on avait promis la surprise ! – qu'après une brève Obscurité (vers de Victor Hugo tout de mêmenous sommes saisis, plage 10 de l'album, par la pièce la plus longue (10'19) qui donne son titre au disque – A la lumière – sur un poème d'Anatole France (1844-1924). L'oeuvre impressionne par son éloquence, ses audaces harmoniques, sa puissance évocatrice,

Cet hymne à la lumière, tour à tour contemplatif et triomphal, est sans conteste le fleuron de ce programme si original, malheureusement un peu court pour un disque.

On doit redire ici l'admiration qu'on porte à l'ensemble vocal Accentus, chœur de chambre fondé en 1991 par Laurence Equilbey. Homogénéité de l'ensemble et de chaque pupitre, sûreté de l'intonation, diction affûtée, Accentus ajoute ici une pierre très précieuse à un édifice discographique impressionnant, et pour tout dire unique dans le paysage musical français.

 

https://www.youtube.com/watch?v=2lsFBC6rjYY

 

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