Le poilu revisité

A nos morts ignorés

Par Laurent Bury | lun 08 Février 2016 | Imprimer

Après un volume IV déjà confié au tandem Mauillon-Le Bozec, le label Hortus poursuit inlassablement son œuvre de défrichage des musiques liées à la Première Guerre mondiale dans le cadre de sa série « Les Musiciens de la Grande Guerre ». Si le thème « Préscience, conscience » n’avait guère semblé convaincant, on sera sans doute plus sensible au programme chronologiquement très cohérent de ce volume XV, réuni cette fois sous l’intitulé « A nos morts ignorés », qui peut s’appliquer non seulement aux soldats inconnus qui jonchèrent par milliers les champs de bataille, mais aussi à des compositeurs injustement négligés. On saluera au passage le beau texte de présentation dû à Jean-Christophe Branger (qui rend à Long et Scott la chanson « Oh, it's a lovely war », attribuée par la liste des plages à Courtland et Jeffreys [Jeffries, en réalité], simples interprètes et non auteurs de ladite partition).

Sans trémolos, sans chichis, Marc Mauillon dit ces textes à qui les circonstances prêtent une grandeur que leurs seules qualités poétiques n’auraient pas toujours suffi à atteindre (il faut beaucoup de talent pour parvenir à ne pas rendre risibles les paroles assez niaises de la longue déclaration d’amour que Georges Antoine adresse à sa Wallonie natale). Toujours une pointe d’acidité dans ce timbre hors-normes, dont le tranchant contribue à dépouiller le poilu de toute sensiblerie déplacée et à rapprocher 1916 de 2016. A l’objectivité du baryton répond le jeu sobre et net d’Anne Le Bozec, l’une comme l’autre s’avérant parfaitement aptes à porter l’émotion réelle de ces partitions.

L’intérêt musical de cette nouvelle livraison est évident, lui aussi. Après Fauré dans le volume IV, c’est cette fois Debussy qui fait figure d’ancien parmi tous ces jeunes gens, avec deux pièces pour piano seul : une valse charmante, assez inattendue, composée pour l’association « Le vêtement du blessé », et une tout aussi déconcertante « Berceuse héroïque ». Caplet, le disciple, est représenté par deux mélodies infiniment debussystes, notamment avec le dépouillement suprême de « Détresse ». Les sœurs Boulanger font regretter que, pour des raisons différentes, elles aient si peu composé. Dans la mélodie qui donne son titre au disque, Reynaldo Hahn fait montre d’une superbe retenue et d’une audace harmonique étonnante. Contribuant à l’effort de guerre en Allemagne, Rudi Stephan se montre parfois tout aussi téméraire.

D’Angleterre viennent les trois mélodies d’Ivor Gurney, mais aussi les trois chansons de music-hall qui introduisent dans ce programme une respiration mi-souriante mi-amère : le rythme syncopé de « Good By-eee ! », la marche guillerette « Oh ! It’s a Lovely War » et le célébrissime et très nostalgique « Roses of Picardy ».

 

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