Mise à nu sans frisson

ADN baroque

Par Clément Demeure | mer 26 Septembre 2018 | Imprimer

On voudrait bien aimer ce disque. Derrière une multitude de textes où production et artistes décrivent leur projet avec lyrisme et s’autocongratulent, au risque d’agacer, transparaît un enthousiasme sincère. Ce « manifeste créatif », donc, nous promet une « relecture contemporaine du baroque en piano-voix » dont le minimalisme doit nous amener à « entendre le baroque autrement ». Sur le papier, c’est un ambitieux projet porté par le pianiste Guillaume Vincent et le contre-ténor et danseur Théophile Alexandre. Ce dernier a déjà multiplié les expériences originales mêlant volontiers danse et chant, de Monteverdi à la création contemporaine en passant par Bach et même l’opérette d’Hervé : il a le goût des chemins de traverse. Convenons toutefois que transpositions, coupes et arrangements pour piano ne sont pas nouveaux dans ce répertoire. Certes passés de mode, les arie antiche sont toujours le pain quotidien des chanteurs débutants ou aguerris, et les jeunes pianistes découvriront encore longtemps Bach à leur clavier. Côté style, le bréviaire baroque est respecté, et l’émotion explicitement associée à chaque aria s’inscrit dans la théorie des affects. Le livret annonce cependant de vraies originalités : un « Eja mater » modifié pour en faire une « comptine macabre », et un piano préparé au cachemire pour l’air du froid de Purcell et le « Cum dederit ». Mais globalement, rien de bien impertinent, et de véritable relecture, point.

De toute évidence, le programme a été pensé et enregistré avec soin, et aligne des pages superbes qui ne sont pas toutes archiconnues du grand public. La voix de Théophile Alexandre n’est pas vilaine, plutôt claire sans se cantonner à un angélisme diaphane. Indéniablement sensible au théâtre, Alexandre cherche à tirer autant de couleurs que possible d’une voix à la palette limitée, livrant par exemple un « Strike the viol » souriant jusqu’au rictus, tandis que « One charming night » paraît gris et épuisé. Effet voulu pour suggérer une nuit d’amour intense ? La célèbre Cold Song, trop feutrée et timide, ne fait pas passer le frisson. Capté de près pour favoriser l’intimité, le chanteur expose aussi fatalement ses limites. On ne pourra certainement pas reprocher au chanteur de ne pas avoir de personnalité, mais l’expression nous paraît souvent appliquée et maniérée plutôt qu’inspirée. L’Acis de Porpora, le Ptolémée de Haendel ou encore la Judith de Vivaldi trahissent des difficultés en termes de phrasé, d’homogénéité, d’intonation ou de vocalisation. Plus réussis sont les duos avec les sopranos Chantal Santon (« Pur ti miro ») et Marion Tassou (« Son nata a lagrimar »), la berceuse d’Arnalta et la sobriété des dernières plages du disque, dont l’inaltérable « Lascia ch’io pianga » : tout cela suffira à séduire les adorateurs de falsettistes. La réduction pour piano fonctionne plutôt bien, sauf dans quelques extraits : le duo de Poppée et Néron est singulièrement appauvri, et le toucher de Vincent n’allume pas les flammes qui devraient embraser les extraits d’Alessandro et de L’Olimpiade. En revanche, cet « Eja mater » où la main droite égrène ses notes dans l’aigu peut séduire par sa mélancolie de jour de pluie.

Au fond le problème est simple : nous n’avons pas été bousculé, surpris ou ému en parcourant ces 21 airs. Ainsi offertes en succession d’instantanés, ces arias ont toutes été mieux servies ailleurs et la vertu de l’ensemble ne saute pas aux oreilles. Sautera-t-elle aux yeux ? Après avoir été donné au Théâtre de l’Athénée à Paris, ce programme, agencé différemment, fera l’objet d’une tournée. Ce n’est pas un récital ordinaire : Théophile Alexandre y chante et danse seul en scène avec son pianiste*. Là est la véritable audace du projet ! De toute évidence, c’est au public conquis par ce spectacle que ce disque s’adresse avant tout.

 

* Les curieux sont invités à regarder la bande annonce.

 

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