Missing the « je-ne-sais-quoi»

Aleksandra Kurzak - récital Mozart

Par Dominique Joucken | lun 13 Décembre 2021 | Imprimer

Nouvelle étape dans la carrière bien remplie de la soprano polonaise : l'album Mozart. On l'a dit et répété, Mozart est une épreuve de vérité, pour les chanteurs comme pour les instrumentistes. Par la pureté de son chant, la simplicité de sa conduite jointe à la subtilité de ses trajets musicaux, il expose l'interprète à nu, le force à donner tout ce qu'il a. Impossible de se « cacher » derriere les effets qui sont légion dans le romantisme. L'enjeu est donc de taille pour Aleksandra Kurzak, et on sent la tension dès les premières notes de son air de la Reine de la nuit. Certes, rien n'est indigne, mais au-delà d'une perfection purement formelle et d'une volonté audible d'assurer, on ne voit rien qui garantisse à ce « Der Hölle Rache » une place vraiment à part dans la myriade des versions existantes. Des suraigus très propres ne compensent pas une diction allemande exotique, et le personnage n'existe pas vraiment. Il faut dire que commencer par là était sans doute un choix téméraire.

Les choses s'arrangent dès le rare « Lungi da te, mio beme » extrait de Mitridate. Sans doute moins impressionnée par l'ombre de ses devancières, Kurzak déploie ses belles lignes avec une aisance manifeste. Surtout, la nature plus élégiaque de l'air permet à la chanteuse de faire valoir l'émail très particulier de sa voix, ce son légèrement éraillé qui évoque un petit grelot dans la gorge, qui nous avait tant plu dans son album Puccini réalisé avec Roberto Alagna en 2018.

La Clémence de Titus qui suit confirme ces qualités, malgré une concurrence de haut niveau. Dans chacune de ces pages, les solistes du Morphing Orchestra de Vienne donnent un contrepoint idéal à la voix : le cor de Peter Keseru pour Mitridate, et la clarinette de Wolfgang Klinser dans La Clémence, tissent un entrelac délicat avec la soprano, réussite renforcée par la transparence et l'intimité d'une prise de son très proche, dans l'esprit de la musique de chambre.

La berceuse de Zaide est carrément un sommet du genre, la soprano faisant montre d'un art du legato qui arrache l'auditeur des contingences terrestres et le fait planer sur des hauteurs dont il est difficile de redescendre. On note un allemand plus travaillé.  Le « Per Pieta » de Cosi n'est pas de la même eau : est-ce la difficulté à donner à chaque mot son poids de douleur ? A revêtir des habits plus tragiques ? Ou la fragilité du tissu orchestral qui devient un handicap après avoir été une force ? Toujours est-il que cette Fiordiligi parait bien légère, et s'oublie vite après avoir été écoutée. La dernière pièce vocale du disque, « Traurigkeit », de L'Enlèvement au sérail, laisse un goût de trop peu : elle semble avoir de la peine à animer le propos de ces neuf longues minutes. La voix donne en outre des signes de fatigue à certaines extrémités de la tessiture. Au final, le disque ne répond pas vraiment à la question de savoir si Aleksandra Kurzak est une vraie mozartienne, les pépites cotoyant les déceptions.

En complément de programme, l'orchestre et deux de ses solistes (Yuuki Wong au violon, Tomasz Wabnic à l'alto) offrent une lecture très intéressante de la Symphonie concertante K.364. Les acquis du mouvement baroqueux y sont exploités avec beaucoup d'intelligence, avec un privilège donné au rebond, à la transparence et à une déclamation tres articulée. Ce faisant, les musiciens tirent l'œuvre vers l'esthétique de jeunesse de Mozart. Une version à comparer avec celle enregistrée à Berlin par Claudio Abbado, avec Rainer Kussmaul et Wolfram Christ (Sony), qui faisait le choix d'un Mozart beaucoup plus mature et symphonique.

 

 

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