L'échelle de Jakub

Anima æterna

Par Clément Demeure | ven 08 Octobre 2021 | Imprimer

Le nouvel Orliński est arrivé, et gageons que ce ne sera pas le dernier tant l’engouement pour la nouvelle star des falsettistes reste vif. Ce sera du reste amplement mérité, car cet opus témoigne de progrès sensibles chez un chanteur qui ne saurait se réduire aux totems du marketing moderne – plastique rare et attitude décontractée, « cool » même –, et aborde son répertoire avec un goût et une probité inattaquables.

Le thème de cet Anima æterna pourrait surprendre : adoubé sur scène et au disque dans le registre théâtral, Orliński était libre de polir son étoile sous les reflets flamboyants d’un dramma per musica baroque débordant de passions et de coloratures. Eh bien non, et après Anima sacra, c’est au répertoire sacré qu’il revient. Il existe certes de vastes cohortes d’amateurs des « voix d’ange », surtout quand le visage est à l’avenant ; proposer un nouveau disque d’airs sacrés nous semble toutefois moins facile, d’autant que l’essentiel du programme est peu connu, voire inédit.

À la fois claire et chaude, la voix semble naturellement adaptée à ce répertoire. Le timbre est assez beau, et surtout singulier et accrocheur. Orliński a su cultiver ses qualités et corriger certains défauts ; les couleurs sont avivées dans le médium et l’aigu, et l’organe paraît plus homogène. Moins appuyé, le bas du registre demeure sonore et timbré, ce qui distingue le chanteur de bien d’autres contre-ténors au grave confidentiel. La vocalise a aussi gagné en assurance, comme l’attestent les dix minutes de « Barbara dira effera », motet virtuosissime de Zelenka. Récemment, Delphine Galou comme Max Emmanuel Cenčić ont fait leur miel de cette page qui honnit les profanateurs de la croix du Christ sur les bouillonnements rageurs d’un basson et deux hautbois. Fort de sa maturité vocale mais surtout d’une vraie personnalité musicale, Orliński en anime les longues sections, par exemple dans les répétitions d'« horrida » ou les trois minutes d'alléluia.

Il se montre tout aussi à son aise dans les autres registres. Le savant Fux avait peiné jusqu’à présent à nous émouvoir, mais c’est chose faite avec un bouleversant extrait de l’oratorio Il Fonte della salute (Vienne 1716). Chaque pincement et coup d’archet touche dans cet air d’un pécheur qui évoque avec contrition la tendresse divine. Invitée à joindre son soprano sensible à l’alto vedette le temps du Laetatus sum de Zelenka, Fatma Saïd fait valoir une technique sûre (Illuc enim) malgré quelques acidités dans l'aigu. Elle ne dépare pas dans les duos avec Orliński, qui domine seul un Fiat pax parsemé de trilles, fioritures et notes tenues.

D’autres raretés complètent le disque plus heureusement encore : une superbe prière de La Giuditta de De Almeida (Rome 1726), un Laudate pueri de Gennaro Manna et un allegro furieux signé d’un certain Bartolomeo Nucci. Après les airs d’opéra gravés par Fagioli, on se félicite en particulier de découvrir un nouveau pan du corpus de Manna, figure napolitaine de renom au milieu du XVIIIe siècle. Les sinuosités galantes de sa ligne vocale  (Suscitans galonné de trilles) n’interdisent pas une vraie piété, dans un dialogue mouvant et inspiré entre soliste et chœur. Très opératique, « Un giusto furore » de Nucci tranche un peu avec le reste du programme. Il permet surtout au contre-ténor de jouter avec une trompette, clin d’œil à la légende de Farinelli. Il Pomo d’oro dirigé par Francesco Corti s’y montre impeccable, comme dans le reste du programme. Bois chez Zelenka, cordes graves chez Fux, cuivre chez Nucci, chœur chez Manna : l'ensemble déploie une riche palette de couleurs et d'atmosphères, jusqu'à l'orgue qui accompagne seul la dernière plage du disque, un antiphon de Haendel aussi beau que rare.

Cette interprétation empreinte de candeur, de plénitude ou de vigueur palpite de tous les mouvements de l’âme. Ou plutôt, fidèle à l'esprit du répertoire, elle semble traversée par les vertus cardinales (tempérance, justice, force et prudence) et théologales (foi, espérance, charité) ; c'est un peu l'échelle reliant la terre et le ciel qu'aperçoit Jacob en songe dans la bible. Belle réussite que de parvenir à faire vivre un récital sacré avec tant de justesse et de variété. Petit à petit, Orliński trace son propre chemin. Vers la cour des grands ?

 

 

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