Chargé d'histoire

Antigono

Par Christophe Rizoud | mer 23 Juillet 2014 | Imprimer

Né à Bologne en 1717 et mort 68 ans après au même endroit, Antonio Mazzoni fait partie de ces compositeurs d’opere serie à la chaine dont le XVIIIe siècle fut prolixe avant que Gluck ne vienne leur couper le sifflet. Ni plus doué, ni moins brillant qu’un autre, il est aujourd’hui totalement oublié, y compris des ouvrages les plus spécialisés. Seule la version italienne de Wikipedia lui concède un article, traduit en castillan, en catalan et en portugais. On y apprend, avec toutes les réserves d’usage, que son premier dramma per musica, Siroe, re di Persia, fut créé à Fano en 1746, qu’il voyagea beaucoup, notamment au Portugal, qu’il était maître de clavecin lors de la première d’Il Trionfo di Clelia de Gluck au Teatro Comunale de Bologne en mai 1763 et que ses opéras – 19 au total – étaient à l’époque appréciés pour « leur originalité, leur beauté et leur élégance ». Est-ce suffisant pour extirper de l’oubli l’un de ses ouvrages ? Pas forcément si l’Histoire avec un grand H ne venait s’en mêler.

A Lisbonne, le 31 mars 1755, l’Opera do Tejo, un nouveau théâtre lyrique édifié par l’architecte italien Giovanni Carlo Galli-Bibiena (1717-1760), est inauguré en grande pompe. De mémoire d’homme, jamais on n’a vu pareille splendeur. Le chevalier des Courtils, un officier de la marine française, s’extasie dans son journal sur « la richesse, la délicatesse et le bon goût » de la décoration, et raconte l’admiration des spectateurs découvrant les ors de la salle. Sept mois plus tard, l’édifice était entièrement détruit par le terrible tremblement de terre qui anéantit la ville et décima un tiers de la population. Entretemps, trois opéras eurent le temps d’être représentés, dont deux de Mazzoni : La clemenza di Tito le 6 juin et Antigono le 16 octobre. Cette dernière date prête à discussion. Certains chercheurs suggèrent une erreur d’interprétation du calendrier qui reporterait au 27 octobre la répétition générale en présence du Roi, la première prévue le 4 novembre n’ayant jamais eu lieu – et pour cause. Les représentations captées sur le vif par Dynamic les 21 et 22 janvier 2011 au Centro Cultural de Belem correspondraient alors à la création de l’œuvre.

C’est dire l’importance de cet enregistrement. Josef Mysliveček et Adof Hasse – entre autres – ayant également mis en musique le livret de Métastase, l’histoire d’Antigono n’est pas une découverte. Comme à l’habitude, elle s’emploie à mêler dans une antiquité fantasmée, enjeux politiques et amoureux entre rois, princesses, pères, fils et commandants des armées. La partition, si elle peut nous sembler moins originale qu’elle ne l’était aux contemporains de Mazzoni, se situe quelque part entre Vivaldi et Cimarosa. L’écriture ne fait aucune entorse à la règle du da capo sur un tempo le plus souvent allègre. N’est pas Haendel qui veut ! A l’écoute, l’ennui menacerait vite si Enrico Onofri, aidé d’un continuo imaginatif, ne mettait toute son énergie à stimuler ces notes alignées au kilomètre. Sur instruments d’époque, les trente-trois musiciens de l’ensemble Divino Sospiro réussissent à nous convaincre de l’élégance d’une musique dont l’inspiration mélodique supplée la pauvreté dramatique et formelle.

Une autre particularité de cet Antigono est qu’il fut composé à l’intention des plus grands chanteurs de l’époque dont Gregorio Babbi, ténor mythique d’une agilité vocale qui n’avait rien à envier aux castrats. En témoigne la difficulté du rôle-titre. Il est ici confié à Michael Spyres, seul interprète dans sa tessiture aujourd’hui à pouvoir enjamber trois octaves, jusqu’au contre-sol dans le stupéfiant « Tu m’involasti un regno ». Emotions fortes assurées, même si l’on sent le registre aigu vaciller quand, au contraire, le grave est d’acier. Plus que ces prouesses dignes du livre des records, l’investissement vocal, la fierté de l’expression, alliés à une maîtrise du souffle et un phrasé souverains, placent le monarque sur un trône inaccessible d’où il contemple de haut les autres interprètes.

Ana Quintans est pourtant une Ismene vif argent, à laquelle il ne reste qu’à souhaiter davantage de personnalité, et accessoirement un trille plus affirmé. En Demetrio, Pamela Lucciarini tente de dompter tant bien que mal une partition destinée originellement à Caffarelli. « Piango è ver » au 2e acte, un des rares andante de l’œuvre, rachète par sa délicatesse toute la fureur embarrassée de « Contro il destin », l’écumante aria di tempesta à la fin du 1er acte, qui avec ses écarts de registre ferait passer « Qual guerriero in campo armato » pour un jeu d’enfant. A tout prendre, on préfère  Geraldine McGreevy dont Le timbre corsé aide à dessiner une Berenice orgueilleuse. Les imperfections qui, ailleurs, pourraient agacer, participent à l’interprétation. Tout comme les raideurs de Martin Oro, conjuguées à la couleur trouble de son falsetto, dessinent un Alessandro timide et emprunté, dont la maladresse devient atout en termes de caractérisation. Il faut enfin à María Hinojosa Montenegro la frénésie impétueuse de « Guerrier, che i colpi affretta », au 3e acte, pour révéler un tempérament que son air précédent, « Di due ciglia il bel sereno » ne laissait pas deviner.

La somme de ces interprètes n’a pas suffi à motiver une Mazzoni renaisssance. Depuis Antigono, aucun autre opéra du bolognais n’a été exhumé, ne serait-ce en version de concert. Il serait cependant trop facile d’utiliser cet argument pour tirer un double trait sur son nom. Parce que d’une part, on ne saurait juger un musicien sur une seule de ses compositions, fût-elle la meilleure, et que d’autre part, toute exploration d’un répertoire méconnu est entreprise utile qu’il convient d’encourager. Pour cette dernière raison, mais pas seulement, Antigono, œuvre emblématique d’un certain siècle des lumières, trouvera sa place dans toute discothèque éclairée.

 

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