Elégance de la maturité

Après un rêve

Par Laurent Bury | mer 27 Mai 2015 | Imprimer

Exhumer des cantates inédites, révéler des compositeurs oubliés ou méconnus comme Xavier Boisselot ou Félicien David (dont la parution de l’Herculanum est annoncée pour fin août), c’est formidable, et l’on applaudit des deux mains lorsqu’une interprète comme Karine Deshayes se plie à cet exercice indispensable pour la connaissance de notre histoire musicale. Mais on peut comprendre qu’une chanteuse ait aussi à cœur de léguer sa version des pages les plus connues du répertoire français, notamment dans le domaine de la mélodie. On peut aussi y voir l’affirmation de sa propre maturité artistique : alors qu’à ses débuts, il faut parfois viser l’originalité de se faire remarquer, on peut ensuite se faire plaisir et offrir à son public des morceaux maintes fois gravés par ses plus illustres aînés.

Après avoir exploré l’univers de Fauré dans deux disques (Jardin clos - Chanson d’Eve en 2009, La Bonne Chanson en 2011), Karine Deshayes nous livre cette fois un bouquet de mélodies couvrant une période relativement large, de « La Captive » de Berlioz (1832) jusqu’à « Violons dans le soir » de Saint-Saëns (1907). Huit plages chantées au total, les autres étant confiées aux seuls instrumentistes, dont deux versions successives du célèbre « Après un rêve » de Fauré, avec ou sans voix. Avec ses sept minutes et son accompagnement exigeant un quatuor avec piano, la Chanson perpétuelle de Chausson dépasse le cadre du salon pour s’ouvrir sur d’autres horizons. L’ensemble Contraste permet aussi d’élargir le cadre de l’exercice : du simple piano-chant, on passe d’emblée à la musique de chambre. Et l’une des pièces ici enregistrées est devenue une mélodie du fait de son extrême popularité, mais il ne faut pas oublier que la fameuse « Berceuse » de Benjamin Godard – compositeur que le Palazzetto Bru Zane mettra à l’honneur la saison prochaine – est extraite de l’opéra Jocelyn, d’après Lamartine, comme le soulignent la phrase en récitatif qui précède le premier couplet, rarement enregistrée mais ici fort opportunément incluse.

On l’a compris, ce n’est pas pour le plaisir de la découverte ou de l’exhumation qu’on écoutera ce disque, mais pour savourer les raffinements dont est capable une artiste aux affinités confirmées avec la musique française. Gounod lui sied fort bien, et l’on espère que Karine Deshayes ne l’oubliera pas lorsque l’auteur de Faust sera à l’honneur en 2018. La mezzo a par ailleurs le bon goût d’éviter le glissando débraillé dont certain(e)s gratifient le saut d’octave qui ouvre l’ « Elégie » de Massenet. Quant à ses qualités de diction, l’absence de tout texte dans la plaquette d’accompagnement est assez éloquent sur ce point : la limpidité du chant permet de saisir tous les mots des textes. Cette fluidité fait d’ailleurs en partie écho au thème de la rêverie plus ou moins mélancolique, présente dans un certain nombre de pièces, et qui s’accommoderait mal d’un dramatisme trop affirmé. Même souci d’élégance de la part des instrumentistes, avec une méditation de Thaïs particulièrement sobre de la part du violoniste Arnaud Thorette, tout comme l’Elégie du violoncelliste Antoine Pierlot ; le pianiste Johan Farjot assure en plus l’arrangement pour trio de certaines pièces, dont la Pavane de Fauré (à ce propos, une bizarrerie à signaler : cette pièce ne figure pas dans la liste des œuvres enregistrées, mais elle est mentionnée dans le livret d’accompagnement, et elle est en fait ajoutée dans le prolongement de la dernière plage, où elle vient se greffer peu après « La Captive » de Berlioz).

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