Gigi l’amoroso

Arias for Luigi Marchesi

Par Bernard Schreuders | lun 09 Novembre 2015 | Imprimer

Mais où s’arrêtera Ann Hallenberg ? Après s’être mesurée au gosier démentiel de Farinelli, en récital puis dans le flamboyant Adriano in Siria de Veracini (Glossa) dont elle endossa le rôle-titre, l’intrépide mezzo se frotte à une autre légende du bel canto : Luigi Marchesi, aussi célèbre en son temps que Carlo Broschi au siècle des Lumières. Objets de railleries cinglantes qui épinglaient leur corpulence souvent hors norme et leur gaucherie – même Farinelli fut caricaturé en géant écrasant de frêles partenaires – les castrats, pour peu que l’opération eût préservé la sveltesse de leurs formes juvéniles, furent parfois aussi des sex-symbols. Tout autant sinon davantage que sa virtuosité ou son refus de chanter pour Napoléon après son entrée triomphale à Milan en 1796, la postérité a retenu l’excentricité du beau Luigi, ses caprices de star et ses aventures galantes de même que l’hystérie de ses admiratrices qui, s’il faut en croire Stendhal, portaient une médaille à son effigie autour du cou, à chaque bras ainsi que deux autres cousues sur leurs souliers.

Nuançons d’emblée l’image réductrice qui lui colle à la peau, comme à Caffarelli quelques décennies plus tôt : Luigi Marchesi n’est pas qu’un rossignol exubérant et narcissique, qui n’aurait que faire du drame dans lequel il joue. Au contraire, il sait faire preuve de retenue et affiche un réel sens du théâtre comme en témoignent la sobriété de certains ornements (« Misero pargoletto », Demofoonte de Pugnani, 1787) ou leur justesse, y compris dans les récitatifs où ils renforcent l’expression des affects: l’ample Scena della Marcia, modèle de construction dramatique tiré du Pirro de Zingarelli (1792) qui reprend l’excellent livret de Giovanni De Gamerra sur lequel Paisiello avait jeté son dévolu cinq ans plus tôt, est probablement la découverte majeure du disque, le sopranino gracile de Francesca Cassinari offrant une réplique sensible au Pyrrhus superbement habité et vibrant d’Ann Hallenberg. Le fougueux rondo « Cara, negl’occhi tuoi » qui couronne la scène, air favori du divo, confirme ici une étoffe héroïque déjà révélée par les éclats véhéments de « Se cerca, se dice » que Myslivecek destinait au jeune musico dans son Olimpiade (1778).

Parmi les nombreux inédits du programme, sept pièces nous sont livrées avec les embellissements conçus par Marchesi, plusieurs ayant été transcrits sur le vif par le compositeur Vaclav Pichl puis édités avec le blanc-seing de l’interprète. Ce dernier y parait plus d’une fois se griser des dons prodigieux que la nature outragée lui a permis de développer, fasciné, sinon amoureux de sa voix, à moins qu’il s’agisse davantage d’un péché de gourmandise que d’orgueil, comme semble le suggérer la silhouette en bonbons, pâtes de fruit et autres friandises colorées qui illustre la pochette du disque. Il faut posséder un organe à la fois long (Fa 2 – Sol 5), flexible et chatoyant pour affronter cette course d’obstacles, il est également préférable d’allier l’élégance à l’endurance pour sublimer la dimension sportive de sauts de deux octaves à répétition. Mieux qu’accompagnée, littéralement portée par les musiciens de Stile Galante, nouvelle et prometteuse phalange fondée en 2010 par Stefano Aresi, Ann Hallenberg résout la quadrature du cercle et sa performance force l’admiration, même si nous avons également plaisir à retrouver, entre deux salves de notes piquées, le cantabile suave et fluide de la cantatrice, à la faveur notamment d’une langoureuse cavatine qui fut aussi un cavallo di battaglia du soprano milanais (« Lungi da te, ben mio », Armida e Rinaldo de Sarti, 1786).

« Dans l’univers délicat des serial killers, Ann Hallenberg serait qualifiée de copycat. » Camille De Rijck ne croit pas si bien dire et c’est tout le paradoxe de sa démarche, qui en étant ainsi fidèle à la lettre, trahit l’esprit : Marchesi laissait libre cours à son imagination et ses cadences, ses ornements frappaient par leur originalité, une originalité – on ne le dira jamais assez – recherchée par le public, qui s’en délectait ou adorait la détester. Les meilleurs artistes allaient jusqu’à renouveler leur interprétation d’un soir à l’autre, cet album nous offre d’ailleurs l’occasion de découvrir deux versions alternatives du « Quanto è fiero il mio momento » de Cherubini (Alessandro nelle Indie). Puisse Ann Hallenberg un jour franchir le pas et réinventer ces pages en se les appropriant, comme elle le fit hier avec des numéros créés par Farinelli : ce serait peut-être le plus beau des hommages à Marchesi et à cet art vocal, éminemment personnel et libre, que peu de chanteurs actuels sont capables d’incarner.

 

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