Aussi bien qu’à Bayreuth

Lohengrin

Par Julien Marion | ven 14 Juin 2013 | Imprimer
 
Quatrième station de son intégrale débutée voici il y a plus d’un an et demi, voici le Lohengrin enregistré pour Pentatone Classics par Marek Janowski, à la tête des forces de la radio de Berlin. On rappellera brièvement le principe de ce projet hors normes, en ces temps de disette discographique : publier, sur deux ans, l’intégrale des dix opéras de Wagner représentés à Bayreuth en enregistrant sur le vif les représentations de ces œuvres données en version de concert dans la salle de La Philharmonie de Berlin, avec des distributions soignées et en bénéficiant du savoir faire bien connu des ingénieurs de Pentatone en matière de prise de son.
Le projet est ambitieux. On sait à quel point il est devenu difficile – voire quasi impossible - de réaliser de nouveaux enregistrements d’opéra en studio, pour des raisons de rentabilité. Faute d’enregistrements en studio, les labels qui continuent à s’intéresser à l’opéra se replient le plus souvent vers les captations live, à l’équilibre économique plus avantageux.
C’est ici le cas, qui plus est avec un parti pris artistiquement très recevable, consistant à enregistrer les représentations d’une traite, en une seule soirée, en refusant les montages, pour être aussi près que possible des conditions du direct.
Disons-le d’emblée : comme on a pu le relever à l’occasion des trois premières parutions de l’intégrale, ce pari est gagnant. Du direct on a la vie, l’urgence et la vérité : ce que l’on entend ici n’a rien d’aseptisé ou d’artificiel. A-t-on droit pour autant aux inévitables aléas des représentations sur le vif ? Même pas ! Le public, pourtant présent dans la salle, est comme gommé et il faut vraiment tendre l’oreille pour percevoir, de temps à autre, un léger bruit parasite. On cherchera également en vain les défaillances du côté des interprètes (dans des œuvres qui pourtant dépassent allègrement les 3 heures…), ce qui en dit long sur le professionnalisme des instrumentistes et des choristes. Tous sont servis par une prise de son qui confirme la réputation flatteuse de Pentatone classics en la matière : c’est un modèle du genre, aérée, transparente, idéalement analytique (presque trop par moments : on aimerait parfois plus de fondu).
Avec le recul, les lignes de force des interprétations de Marek Janowski apparaissent clairement. Le chef défend une lecture de Wagner vive et allégée, à rebours d’une certaine tradition germanique (qu’incarne aujourd’hui jusqu’à l’excès Christian Thielemann). Son orchestre est toujours transparent, et le pathos est systématiquement gommé. Cette lecture de Wagner nous avait séduit dans Le Vaisseau fantôme et dans Les Maîtres chanteurs de Nuremberg, moins dans Parsifal. Elle ne dépare pas dans Lohengrin, qui reste un opéra de jeunesse, et dont l’orchestration se prête à une approche de ce type. On apprécie en particulier le travail effectué sur les pupitres de cordes, qui sonnent très différenciés, à l’exact opposé du parti pris de Karajan avec les Berliner Philharmoniker sur la fin de sa carrière. Soulignons que la volonté de transparence et d’allègement ne débouche jamais sur de la sécheresse : là encore, la prise de son fait des merveilles, en restituant à la perfection la saveur des timbres. Certes, l’orchestre de la radio de Berlin n’a pas les couleurs enchanteresses de son voisin philharmonique, mais il est d’une discipline qui mérite d’être soulignée.
La distribution est dans l’ensemble satisfaisante. Elle affiche plusieurs noms bien connus des pèlerins de Bayreuth : Klaus Florian Vogt et Annette Dasch y incarnent Lohengrin et Elsa depuis deux ans, quant à Günther Groissböck, il est à peu de choses près le seul élément à sauver d’un Tannhäuser calamiteux.
On est navré de devoir l’écrire, mais le rôle titre constitue le seul véritable point noir de cette distribution. Est-ce parce qu’on garde en mémoire le Lohengrin viril et renversant de Jonas Kaufmann, dont le souvenir bayreuthien n’en finit pas de nous hanter ? On n’adhère pas une seconde à la voix claire et désincarnée de Klaus Florian Vogt, à son absence de chair et de profondeur qui confine à la mièvrerie. On finit même par être gêné par ce côté androgyne. Cela donne certes quelques beaux moments dans les passages élégiaques (début du duo d’amour au III), mais c’est bien peu. On pourrait par ailleurs relever de réelles lacunes dans la conduite technique de la voix (son tubés, voyelles excessivement ouvertes…). Ces limites vocales débouchent sur une impasse dramatique : comment croire un seul instant que pour la défendre face aux forces sombres et malfaisantes d’Ortrud et Telramund, Elsa place tout son espoir dans un héros vocalement si gringalet et asexué ? Comment croire une seconde que le roi Henri puisse confier à un tel poids plume le succès des armes du Brabant ? On veut bien croire qu’en scène, la prestance de ténor rachète (en partie) ses limites vocales (comme cela fut naguère le cas pour Peter Hoffmann, autre gueule d’ange fourvoyée en Wagner), mais au disque le constat est hélas sans appel.
Autour du héros, fort heureusement, on retrouve un niveau plus que correct. Annette Dasch, remarquée dans le répertoire mozartien, campe une Elsa très investie dramatiquement et vocalement saine. La voix est agréablement fruitée et fait montre d’une appréciable aptitude au legato. Günther Groissböck est particulièrement réjouissant en Roi Henri, jeune de voix et d’incarnation, servi par un timbre de basse particulièrement velouté. Voilà enfin un chef de guerre, convaincant et crédible quand il rapporte les exploits de ses armées ! Il est en outre secondé par un Héraut irréprochable et fringant, campé ici par Markus Brück.
En face, le couple maudit a de l’allure. Susanne Resmark dispose de moyens opulents, c’est un fait. Elle est à son aise dans le rôle d’Ortrud, et ne se démonte pas face aux imprécations vocalement meurtrières du II et du III. L’ampleur indéniable de ses ressources vocales la gêne néanmoins dans les italianismes qui, ça ou là, parsèment le rôle. Enfin, on cherchera en vain dans cette incarnation l’insinuation vipérine qu’une Astrid Varnay savait déployer avec génie. Voici en définitive une Ortrud vocalement robuste, ce qui est déjà beaucoup, matrone davantage que magicienne. Son compagnon d’infortune est campé par le baryton Gerd Grochowski, repéré depuis plusieurs années par Daniel Barenboim qui le distribue régulièrement dans ses productions wagnériennes. Voilà un Telramund bien chantant, à l’articulation exemplaire, qui campe un personnage idéalement veule.
On décernera pour finir une mention spéciale au Chœur de la radio de Berlin, absolument exemplaire. Sa prestation superlative doit beaucoup à son chef Eberhard Friedrich, qui, consécration suprême, dirige par ailleurs depuis 2000 le chœur du festival de Bayreuth. L’entrée du chœur dans « Gesegnet soll sie schreiten » au II absolument miraculeuse de fondu, aérienne, impalpable, magique nous donne, avec une petite harmonie en état de grâce, 5 minutes qui à elles seules justifient largement l’acquisition du coffret.
 
 

 

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