Reflets d'or dans un vitrail

Bach – Cantates, Philippe Herreweghe

Par Dominique Joucken | mar 13 Février 2018 | Imprimer

Bach et Philippe Herreweghe, c’est un compagnonnage de trente ans au disque. Les premiers enregistrements de cantates par le chef gantois datent de la fin des années 80, pour ce qui était alors Virgin Veritas. Après une période faste de vingt ans chez Harmonia Mundi, émaillée d’innombrables réussites, Herreweghe a décidé en 2010 de fonder son propre label Phi et de voler de ses propres ailes, sans plus s’encombrer d’aucune des contraintes qui font le quotidien des compagnies de disques. Evidemment, Bach est au cœur du catalogue, et cet opus, avec ses cantates dites « de Leipzig » est le sixième consacré aux œuvres vocales du Cantor.

C’est dire si le chef respire cette musique, qu’elle lui colle à la peau, qu’il l’exsude par tous ses pores. Il s’y ébat comme un poisson dans l’eau, et donne plus d’une fois l’impression de tutoyer le créateur des oeuvres en personne, dans une forme de communion qui relève de l’intime. Les aspects techniques ont depuis longtemps été réglés, dans le sens d’une homogénéité parfaite. Voilà un Bach apaisé, olympien, où tout parle d’éternité dans ce qu’elle peut apporter de consolation à l’homme. Attention cependant : apaisement ne rime pas avec mièvrerie ou immobilité. Les tempi restent alertes, les lignes bien distinctes les unes des autres, mais Herreweghe préfère la rondeur à l’angle, et le flot musical s’écoule avec une fluidité qui sonne comme une évidence. La musique s’élève avec humilité, comme la prière murmurée par un enfant plein de confiance.

Le chœur est évidemment essentiel dans cette architecture. Quarante-sept ans après sa fondation, le Collegium Vocale est parvenu à un niveau de virtuosité sans équivalent au niveau mondial, en tous cas dans ce type de répertoire. Toutes les cases sur un formulaire imaginaire définissant l’ensemble choral parfait méritent d’être cochées : justesse, homogénéité, puissance, articulation (les textes sont intelligibles jusque dans leurs virgules), … : on pourra rajouter ce qu’on voudra, tout y est. Une perfection qui n’est jamais froide et ne contrevient en rien à l’expressivité, grâce à une mobilité, une légèreté et un sens de la déclamation qui colorent chacune des introductions chorales des trois œuvres, avec un souci de caractériser l’atmosphère. La jubilation discrète du « Mache dich mein Geist bereit » n’a rien à voir avec le ton affligé des premières mesures de la BWV 101, mais les deux passages sont rendus avec le ton idoine, dans une mise en place qui frise l’absolue perfection.

Sur le plan instrumental, l’effectif est mince, avec une petite quinzaine de musiciens, mais l’engagement physique des membres de l’orchestre et une prise de son très équilibrée permettent que le chant des solistes se déploie sur un tapis suffisamment généreux, où les timbres de voix peuvent entrer dans un dialogue délicieusement complexe tantôt avec la flûte, tantôt avec le hautbois d’amour ou encore avec le piccolo.

A tout seigneur tout honneur : Peter Kooij chante Bach depuis aussi longtemps que Herreweghe le dirige. A plus de 60 ans, la basse hollandaise peut se targuer d’une jeunesse vocale étonnante, et d’une grande vitalité. L’autorité, la puissance de profération continuent à impressionner même après toutes les années qu’il fréquente ces oeuvres au disque et au concert. « Warum willst du so zornig sein ? » (dans la BWV 101) s’écoute avec ravissement, voire avec crainte face à tant d’ardeur. Thomas Hobbs n’en est pas encore à ce niveau de maîtrise, et son accent anglais pourra indisposer certains. La souplesse de la voix et la pureté de l’intonation promettent beaucoup, et l’intelligence du texte annonce un Evangéliste à suivre. Fidèle à elle-même, Dorothee Mields promène sa silhouette diaphane d’une aria à l’autre. Un ange passe … Seule vraie faiblesse du disque : le contre-ténor. Damien Guillon fait une carrière brillante,  ses admirateurs sont nombreux et sa technique admirable.  Mais le timbre irrémédiablement grinçant ne s’accorde pas avec l’esthétique du chef. Une minuscule réserve qui n’empêchera pas les mélomanes de butiner tout le nectar que ce nouvel album peut offrir.

 

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