Brillantes réécritures

Berio - Mahler (Goerne/Pons)

Par Alexandre Jamar | jeu 24 Novembre 2016 | Imprimer

Le XXe siècle musical fut plus que jamais le siècle des écoles. Entre Vienne et le sérialisme, l'impressionisme et plus tard l'école Messiaen, les cours de Darmstadt ou la musique concrète, la toile des styles possibles semble tellement dense qu'il parait difficile de s'en extirper. Pourtant, certains compositeurs font figure de village gaulois, ou plutôt d'électrons libres, butinant autour de chaque source d'influence qui semble bonne à être exploitée. Berio fait partie de ceux-là, cherchant dans tel ou tel système, telle ou telle école un moyen supplémentaire de faire passer ses idées. Il lui importait non pas de « créer de la musique en tant qu'illustration d'un système, mais considérer le système comme une possibilité pour la musique ». Il n'est donc guère étonnant que le compositeur ait consacré une part significative de son œuvre à la réécriture. Si l'on connait très bien sa proposition pour la fin de Turandot (bien meilleure que celle habituelle d'Alfano au demeurant), ses orchestrations des lieder de jeunesse de Mahler sont moins souvent entendues. Et c'est dommage, car en matière d'orchestration, Berio sait y faire. Mais il n'est pas question de proposer un Mahler revisité par Berio, car ces orchestrations tentent (à l'inverse justement de Turandot) de se fondre le mieux possible dans le style du compositeur. On reconnait ainsi les douces lignes mélismatiques des cordes, les clarinettes criardes et les rythmes de marche, tant et si bien que l'on croit déjà entendre les Lieder eines fahrenden Gesellen

La lecture proposée par Matthias Goerne est un peu différente de ce que l'on pourrait attendre. Elle ne joue pas la carte de la candeur ni du jeune désabusé, ce qui n'irait d'ailleurs pas très bien à son timbre. Le chanteur allemand se fait plus résigné que désespéré et plus noble qu'agité. Cela fonctionne très bien pour des pièces telles que Zu Straßburg auf der Schanz ou mieux encore dans Nicht Wiedersehen. Les pièces les plus joyeuses, au caractère délibérément populaire font penser au rôle du père dans Hänsel und Gretel de Humperdinck, avec leur timbre bonhomme et bon vivant. Bien entendu, la diction est toujours claire et précise et l'on ne trouve vraiment rien à redire sur le plan musical. On émettra cependant l'ou l'autre réserve quant au registre aigu, où le timbre se fait un peu maigrelet, notamment dans Um schlimme Kinder artig zu machen ou Phantasie aus Don Juan, probablement pour éviter un forte trop présent. Il faut dire que la prise de son qui laisse l'orchestre à l'arrière ne l'aide pas dans sa tâche.

Enchainer ce programme avec la Sinfonia paraît tout à fait naturel, puisque la musique de Mahler, toujours selon un principe de réécriture qui se fait cette fois-ci plus fantaisiste, vient hanter toute l'œuvre. On la retrouve parfois de manière très évidente, puisque le Scherzo de la 2e Symphonie du compositeur autrichien sert de squelette au 3e mouvement (dans lequel on retrouvera également des bribes de la 4e et de la 3e), parfois de manière plus allusive, notamment dans le 4e ou le 5e mouvement. Si Berio estimait que Mahler avait à sa charge toute l'histoire de la musique, on ne peut s'empêcher de penser la même chose en écoutant cette étourdissante Sinfonia. Le compositeur italien navigue entre la plus grande rigueur d'écriture et une impressionnante souplesse du langage et de l'instrumentation. Malgré l'éblouissant patchwork de styles qui s'inspire des recherches de Bernd Alois Zimmermann, Berio conserve la maitrise du sien : « non pas le collage pour le collage, mais aussi une visée littéraire et une visée humoristique qu'il était le seul à réussir », selon les mots de Pierre Boulez. 

La course hallucinante que représente une exécution de la Sinfonia requiert trois éléments impeccables : un ensemble vocal de huit solistes (tantôt vocalisant, solfègeant, scatant ou récitant), un (très) grand orchestre et un chef qui assure que le tout ne tombe pas en miettes.

The Synergy Vocals sont ainsi rudement mis à l'épreuve et le premier mouvement laisse transparaître quelque difficultés, car les balances tardent à se faire régulières dans les passages en choral. Heureusement, les choses s'améliorent dès le deuxième mouvement, où la prise de son bien plus homogène que dans le Mahler nous permet de distinguer très nettement la lente progression vers le « Martin Luther King » final. La virtuosité des solistes est pleinement mise à l'épreuve dans ce In ruhig fliessender Bewegung que constitue le troisième mouvement. L'intonation est ultra-précise, la mise en place et le dialogue entre les pupitres de même. La diction allemande et française laisse encore un peu à désirer mais dans un texte trilingue, c'est excusable. Les deux derniers mouvements sont à la hauteur de ce troisième.

Josep Pons manie l'orchestre symphonique de la BBC avec une grande précision : pas de gloubiboulga sonore dans le troisième mouvement puisque c'est surtout la transparence de la lecture qui prime. Ici encore, on remercie la prise de son qui nous permet de déceler (presque) chaque clin d'œil fait par Berio à ses prédécesseurs.

 

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