Pour Berlioz, John Nelson s'entoure des meilleurs - SWAG

Berlioz - les Nuit d'été / Harold en Italie

Par Yvan Beuvard | ven 18 Novembre 2022 | Imprimer

Rares sont les œuvres vocales aussi fascinantes que Les Nuits d’été. En témoigne l’abondance discographique : plus de 50 enregistrements connus, toutes les grandes mezzos (ou presque) depuis Suzanne Danco, puis Régine Crespin, toutes versions confondues, piano comme orchestre, en n’oubliant ni les sopranes, ni les barytons, ni les ténors, ni même les versions mêlant les voix (1).  Moins de dix sont seulement confiées uniquement à des voix d’hommes (2) avant que Michael Spyres s’en empare.

Berliozien historique, au même titre que Colin Davis pour la génération précédente, John Nelson aura 81 ans dans quelques semaines. A deux reprises, il a gravé Les Nuits d’été (avec Susan Graham, puis avec David Daniels). C’est dire son appropriation de l’œuvre. Sa collaboration avec Michael Spyres et l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, plus récente, a déjà porté de beaux fruits. Aux Troyens (2017) ont succédé le Requiem et la Damnation de Faust, également salués comme de nouvelles références.

Le cycle est bien connu, chef-d’œuvre de l’ami de Théophile Gautier, auquel il emprunte six poèmes, publiés dans un recueil de 1838.  La version initiale, pour piano, sera orchestrée entre 1843 et 1856, et celle qui nous est offerte suit scrupuleusement l’édition de 1856. Les climats des mélodies sont si variés que fort peu de chanteurs sont capables d’une égale réussite dans chacune. D’autre part, il faut souligner qu’aucune mélodie n’est ici transposée, pratique pourtant assez répandue.  

La transparence, la sensualité, la mélancolie éperdue, la détresse, le frémissement, la passion, tout est là, merveilleusement abouti, avec une palette dynamique allant du quadruple piano au « forte con fuoco ». Ce qui reste trop souvent virtuel, limité à l’encre de la partition, prend ici tout son sens. Michael Spyres ne joue pas : il est le poète romantique, au service d’une musique exceptionnelle. Le charme opère dès villanelle, à laquelle répondra l’île inconnue pour conclure. Le staccato souriant des bois introduit chacun des couplets, avec une harmonisation et une orchestration enrichies à chaque fois. La voix s’y épanouit avec naturel, et les qualités d’émission que l’on connaît.  Toujours le texte est intelligible, d’un français appréciable (3). Infiniment retenu, sensuel, d’une voix de velours, chaude, soutenue, avec un orchestre diaphane, où les cordes tissent leur cocon avec la harpe, le Spectre de la rose est un grand air lyrique, jusqu’à cette fin évanescente. Du lamento de Sur les lagunes, symétrique d’Au cimetière, on retiendra la longueur de voix au service de la passion, de la détresse. L’a-t-on jamais chanté avec davantage de conviction, d’engagement ? Le drame est palpable. Pour Absence, la lumière du timbre, le soutien constant, la partie récitative enchaînée à l’effusion lyrique, nous émeuvent. Statique, apaisé ou résigné, Au cimetière, nous fait partager cette douleur sublimée, avec des cordes célestes (les harmoniques). Capiteux, l’orchestre de L’Ile inconnue reste clair, balancé (une barcarolle), et la voix, sensuelle, permet d’achever le cycle dans la plénitude.

Par-delà la différence de génération, l’osmose entre les deux hommes aboutit à une réussite majeure : appelée à faire date, nous tenons là une référence, à côté des quatre ou cinq versions historiques.

L’orchestre est admirable de bout en bout, d’autant qu’il est servi par une prise de son de grande qualité. Les équilibres, l’architecture de chaque pièce, mais aussi le souci du détail, avec un respect absolu de la moindre indication du compositeur (y compris des tempi), la complicité du chef et des musiciens forcent l’admiration. Evidemment, toutes ces qualités se retrouvent dans Harold en Italie.

Le couplage avec Harold en Italie, peu commun, bien que pratiqué par Minkowski (avec Anne Sofie von Otter), participe pleinement au bonheur de l’auditeur. La chaleur du timbre de l’alto correspond en tous points aux qualités d’émission de Michael Spyres. Timothy Ridout est un jeune prodige britannique, qui a raflé nombre de distinctions relatives à son instrument. On présume que l’autorité bienveillante de John Nelson se sera imposée au soliste, car toutes les qualités relevées durant l’œuvre précédente se retrouvent ici, avec l’alto pour chanteur. Des différents mouvements, bien connus, après le premier, contrasté à souhait, on retiendra la marche des pèlerins, aussi équilibrée et dynamique que colorée. Enfiévrée, animée, la Sérénade nous ravit avant que l’Orgie de brigands nous emporte. Sa formidable énergie avec un alto déchaîné comme rêveur, est stupéfiante. On en sort pantois, abasourdi. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg nous donne une leçon magistrale. Puisse John Nelson servir encore longtemps Berlioz, dont il est le meilleur avocat !

 

(1) la version avec piano est écrite pour mezzo ou ténor. Berlioz dédia les versions orchestrées à six artistes différents, quatre femmes et deux hommes, qu’il avait rencontrés en tournée en Allemagne. Boulez, par deux fois, puis Gardiner, se fourvoieront dans des gravures faisant appel à plusieurs interprètes.
(2) G. Souzay, J. Van Dam, I. Bostridge, J. Pruett, D. Daniels, St. Degout, et quelques moins connus. Belle palette, certes, mais pauvre en effectif.
(3) malgré de légères et rares accentuations surprenantes (« saison », « fraises des bois »), que l’on ne retrouvera pas ensuite.
 
 

 

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