L'ogre doux

Bryn Terfel en récital à Verbier en 2011

Par Charles Sigel | ven 24 Juin 2022 | Imprimer

On nous autorisera un souvenir personnel… Ce récital de Bryn Terfel aujourd’hui publié par le Verbier Festival *, on y est particulièrement attaché pour y avoir assisté depuis la coulisse, micro en main pour la Radio Suisse Romande, essayant de faire vivre en direct ce moment aux auditeurs de cet été-là, assez épaté d’être à un ou deux mètres du considérable à tout point de vue chanteur gallois et de son accompagnateur fluet aux allures de clergyman, Llyr Williams, non moins gallois, et dont il aurait pu ne faire qu’une bouchée.

Aujourd’hui que paraît l’enregistrement de ce concert du 20 juillet 2011, remonte à la mémoire l’image inoubliée de Terfel revenant en coulisses entre deux mélodies ou deux bis (une fameuse série) pour boire une gorgée d’eau, s’essuyer le front et surtout se re-concentrer, délaisser un bref instant toute jovialité pour rentrer en lui-même, puis, requinqué, se recomposer une bonhomie pour repartir vers le centre de la scène immense du pas conquérant d’un qui ferait ça comme en se jouant.

Bryn Terfel, deux ans plus tôt, on l’avait vu dans la même salle des Combins incarner un Don Giovanni très giocoso dans une version semi-staged, courant de la scène à la salle, moitié ogre moitié chenapan, aux cotés de René Pape, inquiétant Leporello, et de Michael Schade, Ottavio d’anthologie (côté dames : Anna Samuil, Annette Dasch et la merveilleuse Sylvia Schwartz, inoubliable Zerlina).
Plus tard (2013), il y serait un Wotan auquel un grand bâton en guise de lance suffirait pour suggérer le monde du Ring tout entier (immenses, les adieux à Brunnhilde, Iréne Theorin), et en 2016 un Falstaff touchant, roublard, enfantin, truculent.

Le plus précieux ici, c’est le Liederkreis op. 39 de Schumann et le plus saisissant c’est le caractère d’intimité qu’il lui donne dès le premier Lied, In der Fremde. La voix immense fait patte de velours, et l’émotion est poignante, portée par les mots d’Eichendorff, « Aber Vater und Mutter sind lange tot – Mais depuis longtemps père et mère sont morts », et de quelle manière détimbrée, presque chuchotée, il confie « Da ruhe ich auch, – Bientôt aussi je reposerai ».
Chacun des Lieder trouvera sa personnalité, comme autant de tableaux à la Caspar David Friedrich. La voix peut frémir de lyrisme amoureux dans Intermezzo, ou Die Stille, ou Wehmut, retrouver toute sa superbe pour Waldesgespräch qui prend l’aspect d’une ballade fantastique, se faire rêveuse et sinuer entre graves profonds et confidences diaphanes en voix mixte pour Mondnacht, s’enfiévrer passionnément pour Schöne Fremde, et alors quel rayonnement fier, suggérer une vignette romantique d’une tristesse poignante dans un Zwielicht aux couleurs blêmes ou dans Auf einer Burg, vite estompée par la fièvre du second In der Fremde, donner à voir une chasse bruyante traversant une forêt où mélancolisait le poète (Im Walde), enfin jubiler d’un bonheur amoureux qu’on n’osait plus espérer dans Frühlingsnacht.

Il y a de la virtuosité dans cet art du chant, mais c’est peut-être par la sensibilité secrète du géant gallois qu’on est encore davantage ému. Rien ne se perd de la versatilité schumannienne, ni des frémissements de cette âme, qu’une simple inflexion sur un mot suffit à transmettre.

Le récital, commencé avec deux Schubert, le charmeur et tendre Liebesbotschaft, puis la fervente Litanei auf das Fest Aller Seelen, prière chantée comme en confidence, sur un tempo lentissime et suspendu, se continuera de manière étonnante, rupture de ton après tout bienvenue, par les Quatre chansons de Don Quichotte de Jacques Ibert, composées en 1932 pour le film de Pabst (il s’agissait de suppléer à Ravel, trop en retard) et dédiées à Chaliapine.
Terfel y brille de prestance et de chic, et de voluptés sonores légèrement cabotines (la note filée à la fin de la Chanson à Dulcinée), la beauté du timbre et des phrasés se déploient avec panache dans la Chanson du Duc, mais la plus belle, vraiment très belle, et la plus inspirée, c’est la Chanson de la mort de Don Quichotte, andante molto, sur un rythme syncopé de danse andalouse, et se terminant sur un mi triple piano filé sur quatre mesures. Et là c’est toute l’intériorité de Terfel qui peut se révéler à nouveau.

Les trois mélodies composées par Roger Quilter, que nombre de spectateurs découvrirent ce soir-là, s’appuient sur des textes issus de comédies de Shakespeare (peut-être écrits par lui) qui ont inspiré bien des mises en musique, notamment le premier, Come away, come away, death, que Terfel chante avec la plus grande simplicité, lui dont on sait qu’il aime à chanter les mélodies populaires et qu’il chanta d’abord le répertoire traditionnel gallois. Le dépouillement de ce texte sans espoir n’en est que plus sensible.
O mistress mine, where are you roaming ? (extraite comme la précédente de La Nuit des Rois) et Blow, blow thou winter wind  (de Comme il vous plaira), sont deux mélodies amoureuses, la première prend la forme d’une chanson, la seconde d’une scène de comédie musicale. Jamais d’emphase, beaucoup de générosité, une probité d’artisan, une santé vocale époustouflante, et bien sûr ce timbre et cette puissance, qui ne s’exhibent jamais et restent au service de l’expression et du sentiment.

Les mêmes qualités, on les retrouvera dans cinq bis, présentés au public avec faconde et amitié : le dénuement sans aucun effet de All Through the Night, la ferveur de Home of the Range, manière d’hymne américain populaire, l’effusion un peu sentimentale très American Song de Trees, la bouffonnerie épico-burlesque de The Green Eyed Dragon, enfin l’humanisme de If I Can Help Somebody que chantait Mahalia Jackson.

Il faisait encore presque jour quand le public quitta la salle dans l’état d’euphorie qui suit certains concerts, et il y avait encore de la lumière sur les sommets enneigés même en été du Grand Combin.

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* Cette série de publications initiée par le Verbier Festival et DG avait été inaugurée en mars 2022 par un autre mémorable concert, le Requiem de Verdi dirigé le 1er août 2013 par Gianandrea Noseda, avec Maria Agresta, Daniela Barcellona, Piotr Beczala, Ildar Abdrazakov, le chœur du Teatro Regio di Torino et le Verbier Festival Orchestra.

 

 

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