Parmi les trésors d'Uppsala

Buxtehude, cantates pour voix seule, manuscrits d'Uppsala

Par Yvan Beuvard | mer 11 Mars 2020 | Imprimer

L’innombrable répertoire de la musique luthérienne de la fin du XVIIe siècle, connu essentiellement à travers les trois « S » (Schein, Scheidt et Schütz), sans oublier Froberger et Buxtehude, abonde en œuvres de « petits » maîtres dont la redécouverte est toujours une heureuse surprise. L’originalité de l’enregistrement réside dans le choix des pièces, toutes empruntés à un fonds musical conservé à Uppsala, réuni par Gustav Düben, maître de chapelle à Stockholm, où il entretint une longue relation à Buxtehude, dans la seconde moitié du XVIIe.

Familière de la musique baroque comme de la langue italienne, Maïlys de Villoutreys s’est déjà frottée au répertoire germanique, Buxtehude en particulier (avec Les Surprises, à Ambronay). Avec La Rêveuse, qu’animent Florence Bolton et Benjamin Perrot, elle nous propose un programme de six cantates pour voix de soprano entre lesquelles s’insèrent trois sonates instrumentales qui sont autant de révélations. Les œuvres vocales se partagent également entre celles en latin et celles en allemand, ce qui ne reflète qu’imparfaitement la production germanique de cette seconde moitié du XVIIe siècle.

Tunder était le beau-père de Buxtehude. Ach Herr, lass deine lieben Engelein, la cantate qui ouvre le programme, nous fut révélée par Greta de Reyghere et le Ricercar Consort dès 1988, puis reprise par Andreas Scholl. L’interprétation surprend, non point tant par le choix d’une voix de femme – inconvenante dans les églises publiques, on le sait – mais par son extériorisation lyrique. La soliste, au premier plan, et la prise de son altèrent le caractère retenu et la perception de la riche polyphonie des quatre parties de cordes et de la basse continue. De Buxtehude, deux cantates latines, le Dixit Dominus (BuxWV 17), et Sicut Moses exaltavit serpentem (BuxWV 97), sont connues à travers de multiples enregistrements (La Rêveuse a déjà gravé la seconde avec Hasnaa Bennai), que l’on retrouve avec plaisir. Le dynamisme, les contrastes et la jubilation sont bien là . La troisième cantate de Buxtehude, Herr, wenn ich nur dich habe, écrite sur une basse obstinée, est moins connue que la BuxBW 39, plus ample. Ton Koopman nous la fit découvrir il y a déjà longtemps. Son texte, extrait du psaume 73, est surtout connu pour l’illustration magistrale qu’en fit Heinrich Schütz dans son Musikalische Exequien (mais aussi dans un de ses Concerts spirituels). La richesse de l’inspiration, l’écriture aboutie du maître de Lübeck, servies par la voix souple, déliée de Maïlys de Villoutreys comme par un ensemble d’une homogénéité et d’une vie rares font de cette brève cantate une conclusion idéale. De Johann Philipp Förtsch, contemporain de Bach, personnage singulier qui n’illustra pas que la musique, le programme retient le psaume 130. Surtout connu au travers de la cantate du Cantor (Aus der Tiefen, BWV 131), le texte est ici illustré de façon magistrale. La lecture de Maïlys de Villoutreys, contenue, profonde est aussi appropriée au texte que celle de sa devancière, Helena Blazikova (cantates à découvrir), qui ne comportait que le premier numéro. La joie du premier et de l’ultime verset du Resurrexi adhuc tecum sum de Christian Geist emporte l’adhésion. Allemand ayant beaucoup œuvré au Danemark et en Suède, son œuvre sort lentement de l’oubli. Son figuralisme, son maniérisme contribuent efficacement à l’expression piétiste.

Traduction de la primauté accordée ici à la musique sur les textes ? Sans la connaissance préalable de ceux-ci ou de celle de leur publication dans la brochure, il est souvent malaisé de les comprendre. Pourtant Maïlys de Villoutreys  a déjà illustré ce répertoire, à Ambronay. Ses qualités d’émission sont manifestes : conduite de la ligne, égalité des registres, aigus aériens, technique accomplie. L’intériorité de ces œuvres spirituelles – imprégnées de luthérianisme – est parfois oubliée au profit d’une expression très lyrique, opératique, flamboyante, assortie ponctuellement d’un vibrato qui gêne dans ce cadre. Faut-il être imprégné de la foi luthérienne pour en traduire l’esprit ?

Les découvertes qui émaillent le parcours résident essentiellement dans les pièces pour violes. Bien que La Rêveuse soit un ensemble à géométrie variable, la familiarité de chacun des musiciens à ce répertoire comme leur écoute mutuelle les hissent au niveau des plus chevronnés. Dans l’héritage de Reinhard Goebel, à qui le baroque germanique doit tant, l’ensemble est exemplaire de limpidité, de plénitude comme de vie. L’indéniable virtuosité est toujours au service d’une expression renouvelée, aux couleurs toujours séduisantes. Les trois pièces instrumentales sont autant de réussites. L’ample première, d’un anonyme, écrite pour trois violes de gambe est un bijou. L’égalité de jeu, la connivence entre les trois gambistes sont manifestes. La seconde, de Buxtehude, animée à souhait, mobilise l’essentiel des effectifs. Sans lien de parenté avec Heinrich, Gabriel Schütz, formé à Lübeck, et ses quatre fils furent actifs à Nüremberg. Bien que considéré comme le plus grand maître de viole de l’aire germanique de son temps, ne nous sont parvenues de lui que quatre œuvres, dont deux sonates pour deux gambes. Empreinte de recueillement à son ouverture, celle que nous écoutons nous réserve le bonheur d’expressions renouvelées. Florence Bolton et Sylvia Abramowicz s’y livrent avec une égale liberté comme avec une maîtrise exemplaire. Un enregistrement attachant par son approche et par les qualités remarquables des musiciens de la Rêveuse.

De la brochure d’accompagnement, trilingue, richement documentée, on retiendra la description de la Lübeck de Buxtehude, et le cheminement des œuvres vers Düben, à Uppsala, où ce trésor est conservé. Les textes chantés et leur traduction (français, allemand, anglais) sont appréciés.

 

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