Ça manque de marbre et de sang

Thésée

Par Laurent Bury | jeu 17 Octobre 2013 | Imprimer
 
Longtemps il n’y eut, pour représenter dans notre mémoire l’opéra français de la fin du XVIIIe siècle, que Gluck et Cherubini, le second se bornant à la seule Médée, essentiellement connue dans sa version italienne. Heureusement, notre vision de cette époque charnière est en train de se transformer du tout à tout, grâce aux efforts de plusieurs chefs qui ont décidé de s’intéresser à ce qui a pu exister après Rameau et avant les Romantiques. Grâce à Hervé Niquet, nous savons désormais à quoi ressemblaient les œuvres de Grétry (Andromaque) et de Catel (Sémiramis est sortie en 2012 et sera bientôt suivie par Les Bayadères). Christophe Rousset magnifiait récemment le Renaud de Sacchini, et le Belge Guy Van Waas a ainsi livré l’an dernier une superbe Mort d’Abel de Kreutzer (1810). On le retrouve ici, toujours à la tête de l’ensemble Les Agrémens et du chœur de chambre de Namur, pour une œuvre antérieure de près de trois décenies, qui s’inscrit dans le grand courant de réemploi des livrets anciens qui marqua ces années: sur des livrets de Quinault plus ou moins remaniés, Gluck livra une Armide (1777), Jean-Chrétien Bach un Amadis (1779), Piccinni un Roland (1778) et un Atys (1780), et à Gossec fut laissé le soin de refaire Thésée, en reprenant les vers sur lesquels Lully avait composé son troisième opéra en 1675 (dès 1765, Mondonville s’était essayé au même exercice). Comme il existe à présent une intégrale du Thésée premier (avec Howard Crook et les forces du Boston Early Music Festival, sans oublier la version de concert donnée par les Arts Florissants en 1998, qui avait révélé Stéphanie d’Oustrac en Médée) et comme les représentations données par le Concert d’Astrée en 2008 à Paris et à Lille ne sont pas si lointaines, il est possible de comparer la refonte à l’original. En dehors de la suppression de prologue, on pouvait s’y attendre, et de la compression des cinq actes en quatre, on retrouve l’essentiel du texte de Quinault, mais qui se prête désormais à des airs plus développés, la part réservée au récitatif étant bien moins importante.
Pour redonner vie à ce genre d’œuvre, il faut réunir une distribution de premier plan, pleine de noblesse et d’ardeur. Du côté de l’orchestre et des chœurs, tout va bien, et c’est une chance, car Gossec leur accorde une place bien plus importante que Lully, on s’en doute, et s’en donne à cœur joie dans les passages guerriers du premier acte, notamment. C’est plutôt du côté des solistes que le compte n’y est pas tout à fait. Frédéric Antoun est sans doute celui qui est le plus à sa place : on connaît ses splendides incarnations gluckistes, et il se retrouve ici en terrain de connaissance. Hélas, le rôle-titre n’a finalement pas tant de choses à chanter, puisqu’il faut attendre la fin du deuxième acte pour l’entendre un peu. Tassis Christoyannis, bel Oreste dans l’Andromaque de Grétry dirigée par Hervé Niquet, paraît moins à son aise, moins assuré dans le personnage du vieux roi qui abandonne sa promise Médée pour courtiser la jeune Eglé. Chez les dames, Virginie Pochon est incontestablement une belle artiste, mais il est permis de la préférer dans un autre répertoire : pour un rôle qu’aurait dû créer Rosalie Levasseur, l’égérie de Gluck, on attendrait un timbre un peu plus central, un drapé plus majestueux. Quant à Jennifer Borghi, a-t-elle vraiment les qualités nécessaires pour s’imposer en Médée ? Pour camper la monstrueuse héroïne, on voudrait plus de démesure, et surtout plus d’âpreté dans la diction, une caractérisation plus affirmée. Sans démériter, ces chanteurs peinent à faire palpiter la partition, tout cela manque de marbre et de sang, et c’est d’autant plus dommage que l’opéra de Gossec apparaît comme une œuvre magistrale. Espérons qu’elle connaîtra un jour les honneurs d’une reprise scénique, qui permettrait peut-être de mieux en apprécier la force.
 
 
 

 

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