Combien de trésors oubliés dans l’ombre de Monteverdi ?

Celesti Fiori – Motetti – Alessandro Grandi

Par Bernard Schreuders | lun 18 Novembre 2019 | Imprimer

Depuis ses prémices médiévales jusqu’à son acmé baroque, le motet vénitien connut bien des métamorphoses au fil des siècles. Un monde sépare les œuvres de circonstances, parfois brillantes, mais souvent pompeuses écrites dès le Trecento pour célébrer les grands événements de la Sérénissime, tels que l’investiture d’un doge ou l’annexion d’un nouveau territoire, et les sommets d’expressivité atteints par Alessandro Grandi dans certaines pièces de stile moderno qui soutiennent parfaitement la comparaison avec celles de Monteverdi. Leurs contemporains le considéraient d’ailleurs comme son égal, plusieurs historiens soupçonnant des relations tendues, sinon une rivalité à San Marco où Alessandro fut cantor sous la direction du divin Claudio avant d’occuper, à partir de 1620, le poste de vice-maître de chapelle. Si de nombreux interprètes ont inclus l’un ou l’autre motet de Grandi dans des florilèges de divers compositeurs, les disques qui lui sont exclusivement consacrés se comptent véritablement sur les doigts de la main. Cette nouvelle parution mérite donc toute notre attention, a fortiori quand elle nous dévoile des inédits d’une excellente facture et servis par des artistes désarmants de sincérité et de générosité.  

René Jacobs signait pourtant, en 1993, un enregistrement gorgé de vie et superbement chanté qui aurait dû éveiller la curiosité de ses pairs (Deutsche Harmonia Mundi) mais auquel ne succédèrent que des projets inaboutis (une collection de motets chez Supraphon l'année suivante et des Vêpres chez Carus en 2010). Le contre-ténor belge s’était entouré d’une poignée de jeunes chanteurs qui avaient suivi son enseignement à la Schola Cantorum Basiliensis, tous promis à un bel avenir (Elisabeth Scholl, Maria Cristina Kiehr, Andreas Scholl ou Gerd Türk). L’indifférence des baroqueux à l’endroit du maître du motet surprend d’autant plus qu’ils sont parfois prompts à exhumer d’obscurs inconnus au talent discutable alors que Alessandro Grandi exerça une influence considérable au-delà même de la péninsule comme en témoigne, par exemple, la parodie de « Lilia » réalisée par Schütz dans ses Symphoniae Sacrae. Les pages retenues par l’Accademia d’Arcadia et l’UtFaSol Ensemble placés sous la conduite raffinée d’Alessandra Rossi Lürig explorent les huit recueils publiés entre 1610 et 1630 et embrassent aussi bien les polyphonies de stile antico que la monodie accompagnée et comprennent même un dialogue éminemment théâtral.

Les Celesti fiori rassemblées par l’équipe transalpine partagent cinq pages avec l’anthologie gravée par René Jacobs, ce qui ne surprend guère vu leur puissance d'évocation  (« O quam tu pulchra es », « Plorabo », « Bone Jesu », « Domine ne in furore tuo », « Heu mihi »). Les timbres trop uniment plaintifs des ténors privent d'ardeur l’extase amoureuse tirée du Cantique des Cantiques (« O quam tu pulchra es »), les chromatismes de « Plorabo » manquent peut-être de relief mais la confrontation peut également se révéler passionnante entre les interprètes d’hier, plutôt extravertis, mais parfois aussi un rien pressés, et ceux d’aujourd’hui, plus subtils et attentifs aux fluctuations du sentiment comme aux fréquents et parfois abrupts changements de climat qui caractérisent l'écriture de Grandi. L’affliction de Marie (« Plorabo ») nous touche directement, la supplique du fidèle repenti se fait plus pressante et nous émeut davantage (« Domine ne in furore tuo »). L’acoustique propitiatoire de la Basilica Palatina di Santa Barbara à Mantoue autorise une autre mise en scène sonore tout en permettant aussi aux ingénieurs de capter avec une précision remarquable et un tout autre naturel les moindres inflexions de musiciens prodigues en nuances. Vocalement, cependant, le tout est plus que la somme des parties et les ensembles affichent une plénitude (découvrez ce « Nisi dominus » richement contrasté) qui fait défaut à certains solistes. Talon d’Achille de cette louable entreprise, la plupart des parties de cantus échoient au même soprano, cotonneux et pointu, dont l’élocution prive de clarté comme de force l’expression individuelle du croyant (les carences sont particulièrement flagrantes dans le « Surge propera » pour cantus et bassus). La parure instrumentale, sans violons et limitée aux vents, nous éloigne davantage encore des fastes de San Marco au profit d’une lecture par moments presque méditative, mais pétrie d’intentions justes et qui nous étreint plus profondément, plus intimement que celle, techniquement supérieure, de Jacobs et de ses chantres. 

 

 

     

 

 

 

 

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