C'est en forgeant qu'on devient cordonnier

Tcherevitchki

Par Laurent Bury | mar 04 Septembre 2012 | Imprimer
 
Huitième opéra de Tchaïkovski, Les Souliers de la tsarine, version remaniée de Vakoula le forgeron, est une œuvre qu’on n’entend guère, et il y a tout lieu de saluer l’audace de la programmation du Teatro Lirico de Cagliari. Un DVD Naxos récemment paru immortalisait une production de Kitège de Rimsky-Korsakov donné en 2008 dans la ville sarde (voir compte rendu), venant après toute une série de parutions chez Dynamic : Euryanthe de Weber, Alfonso und Estrella de Schubert, Hans Heiling de Marshner, Chérubin de Massenet… Autant de titres pour lesquels les versions ne se bousculent pas au catalogue. Peut-être faut-il regretter qu’il ait été trop tôt en 2000 pour que Dynamic, chez qui cet enregistrement live est initialement paru, envisage la publication d’un DVD. L’image aurait pu donner des arguments supplémentaires à cette version qui, à l’écoute seule, aura du mal à s’imposer.
En effet, la concurrence est rude : entre-temps, le DVD Opus Arte (Covent Garden, 2009) a rendu l’œuvre accessible à tous (mais dans la mise en scène de Francesca Zambello qui use et abuse des images d’une certaine « Russie éternelle »), et déjà auparavant, les intégrales aux disques ne manquaient pas, avec la version enregistrée en 1948 avec Gueorgui Nelepp en Vakula, et celle de 1973 dirigée par Vladimir Fedosseïev, amputée par des coupes nombreuses. Plus complète, la version Brilliant a aussi pour elle le supplément de vie qu’apporte la scène, mais cela ne suffit pas forcément.
Le premier atout est sans doute la direction d’orchestre de Guennadi Rojdestvenski, dans un répertoire où il est chez lui. Sous sa baguette, l’orchestre sonne fort bien, avec une prise de son très satisfaisante pour un live, mais le chœur du Teatro Lirico, malgré son enthousiasme, ne peut éviter quelques décalages. Dans un rôle où se sont illustrés des ténors aussi divers que Nelepp ou Lemeshev, Valery Popov est loin de se hisser aux mêmes hauteurs, et son chant a plus de force que d’élégance. En mère du héros, Ludmilla Semtchouk déploie un mezzo opulent, son vibrato large n’étant pas un obstacle pour un personnage de femme mûre (et de sorcière). On pouvait espérer plus de truculence de la part de son acolyte, le diable Bes, incarné par Albert Schagidullin, qu’on a beaucoup vu en Europe, et notamment en France, au Châtelet, dans les années 1990. La voix un peu grise de Vladimir Ognovenko convient au vieux Tchoub, bien mieux qu’au jeune et héroïque Rousslan de Glinka, qu’il chantait encore cinq ans auparavant. Le point faible de la distribution serait plutôt l’Oxana d’Ekaterina Morozova, qui promenait alors un peu partout sa Reine de la nuit. Cette soprano a une voix assez déplaisante, froide et tranchante, un timbre qui  ne laisse guère passer la jeunesse et l’émotion, même pour une héroïne aussi capricieuse. Le rôle exige certes une aisance dans l’extrême aigu, notamment dans l’air où Oxana réclame les souliers de la tsarine (les fameux « tcherevitchki »), mais on est en droit d’attendre plus de moelleux dans l’ensemble de la tessiture.
 
 
 

 

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