Chaînon manquant

Parisina

Par Philippe Ponthir | sam 31 Octobre 2009 | Imprimer
La firme britannique effectue sa rentrée par une publication marquante qui comble une absence de taille dans la discographie donizettienne. Devant la force dramatique de l’œuvre et hormis quelques courageuses apparitions,  on s’explique mal le bannissement que connut cette rarissime Parisina (ou Parisina d’Este) pendant près d’un siècle. Après la belle Marcella Pobbe,  le lyricophile retiendra la sublime Caballé, surtout dans son témoignage new-yorkais dans l’encadrement d’Eve Queler. Epoque où la voix de lait et de miel de Montsy était encore d’un seul tenant et où, tout en nous enivrant des plus capiteux ensorcèlements, la cantatrice ibérique était encore capable d’un véritable engagement scénique. Après ? Peu ou prou. On retiendra  la Pendatchanska, davantage pour la jeunesse et la fougue des moyens, que pour une idiomatique stylistique ou encore, la leçon de chant dans un détachement un peu froid de l’Assoluta Devia. A titre personnel, nous conservons un attachement particulier à la flamboyante Denia Mazzola, pétrie des enseignements de son Mentor et mari, l’immense Gianandrea Gavazenni. Comme on le voit, et devant les beautés d’une partition n’ayant rien à envier à ses consœurs plus chanceuses, cette parution prenait des allures d’urgence. Par le respect porté à ce répertoire, Opera Rara était la maison indiquée pour cette mission. Au-delà de quelques limites, le présent opus tient bien des promesses.


Parisina s’inscrit dans une période particulièrement faste pour Donizetti. Créée en 1833 à Florence, Parisina est voisine de la sublime Lucrezia Borgia pour la Scala, mais aussi, de Torquato Tasso pour Rome. Le compositeur bergamasque devra une fois encore, travailler dans l’urgence, Romani lui fournissant le livret avec un retard record. Rien pourtant dans les dimensions ou la qualité des numéros, n’indique une production bâclée. Bien entendu, on se trouve une fois encore, dans des schémas très fréquentés par Donizetti dans cette énième saga d’amours contrariées sur fond de troubles politiques avec fin tragique pour les protagonistes. Les différents exercices revenant aux acteurs sont le parfait reflet des canons de l’époque : air d’entrée, cabalette, romance, monstrueuse scène finale, rien ne manque à l’appel. Devant l’ampleur de la tâche, Donizetti pourra compter sur des interprètes appartenant à l’histoire du chant. Plus exactement, le bergamasque composera pour des moyens d’exception (du moins pour notre époque). Gilbert Louis Duprez, Domenico Cosselli et Carlo Ottolino Porto pour les trois principaux rôles (ils formeront également le trio créateur d’une certaine Lucia …) Côté titulaire, Carolina Ungher, mezzo-soprano dont les moyens certes inégaux, mais monstrueux dans le sens originel du terme, lui ouvrirent les portes de l’Italie après un écolage de fer. Ungher va s’affirmer peu à peu comme un soprano dramatico d’envergure,  surtout réputée pour son tempérament scénique. Le décor est planté ou plutôt le parcours d’obstacles.

Un des premiers atouts de cette édition est de nous livrer la partition in extenso face aux balafres d’éditions live mutilées, ordinairement disponibles. Cela nous permet d’observer l’envergure conférée à ce drame. La deuxième arme d’importance est la présence du London Philharmonic Orchestra, sous la conduite sans cesse en progrès de David Parry. A force de fréquentation, même si le chef ne peut faire montre d’une personnalité particulièrement flamboyante dans l’imaginaire, sa connaissance des différents codes belcantistes s’avère plus que suffisante pour conférer non seulement un climat approprié mais également, une gestion globale de l’œuvre dans une architecture aux dimensions impressionnantes (premier acte). Parry, tout en ne reniant pas les impératifs de l’œuvre, s’avèrera également précieux pour aider ses solistes à se dépasser ou le cas échéant, tenter de dissimuler certaines limites. On ne peut nier l’impact de l’enregistrement, cette donnée inexplicable qui vous plonge ou pas dans l’univers narratif d’un disque. Certes, on n’atteint pas  les émotions des Opus Rara tels que Maria di Rudenz, Rosmonda d’Inghilterra ou encore le Roberto Devereux également avec la Miricioiu qui nous fait encore regretter qu’Opera Rara n’aie pas gravé en temps utiles, une Trilogie Tudor moderne avec la Diva anglo-roumaine, mais l’investissement de chacun au sein d’une équipe homogène permet à l’auditeur d’adhérer immédiatement aux infortunes de cette Parisina.

Côté vocalités, Ann Taylor si elle ne se distingue guère par une qualité de timbre particulière, possède suffisamment de personnalité pour incarner une suivante attendrie et attendrissante. Nicola Ulivieri compose un ministre convaincant. Il partage avec l’autre voix grave, mêmes qualités et limites. Les composantes du disque aident Ulivieri à conférer une dimension dramatique que par nature et école, il ne possède pas. Vocalement, on lui est surtout reconnaissant de respecter un phrasé et des annotations avec des moyens qu’il ne violente pas. Son personnage est crédible et répond parfaitement à son rôle de pendant au baryton plus aigu qu’est Dario Solari. Ce dernier est une découverte agréable même si là aussi, on tient avant tout un remarquable Comte Almaviva plus que le grand baryton donizettien dont s’inspirera un certain Verdi. Solari pêche un peu par manque d’extensions dans les deux sens, là aussi, l’apport du disque est précieux. Mais l’aristocratie du chant est réelle, ainsi que la psychologie d’un personnage évitant le monolithisme d’usage du méchant vociférant à chaque reprise. José Bros n’est plus à présenter, lui qui par des années de fréquentation de rôles impossibles, a fini par se définir comme le plus fonctionnel des ténors dans ces emplois belcantistes. Au moins, est-il ici dans un bon jour, ce qui se résume pour lui, à une prestation où il chante plutôt juste, en contrôlant plutôt son vibrato et où il ne tente pas des suraigus désormais hors d’atteinte. Les duos et ensembles le trouvent dans un bel engagement. Azzo demanderait un Kraus des sommets ou un Pavarotti première époque, c'est-à-dire, jusqu’à nouvel ordre, un énième opus de Mission impossible. On n’en est pas loin également pour distribuer Parisina, du moins dans les volontés du compositeur : une voix centrale, large, rompue à certains traits coloratures dramatiques, dotée de cette notion de slancio, cet élan dramatique qu’un certain vérisme plus tardif confondra avec coup de glotte et panoplie, abâtardissant Norma et ses sœurs… Dans la rareté actuelle de ce type de voix, on peut comprendre ce qui a séduit Opera Rara dans la vocalité de la jeune Carmen Giannattasio. La ravissante soprano peut se targuer d’une énergie débordante, d’un cran à toute épreuve et de moyens plus qu’intéressants. L’approche psychologique du personnage se révèle convaincante et définit une personnalité certaine. Ce qui nous gêne davantage est qu’envers et contre tout, on se trouve devant un lyrique parfait pour Mimi et Micaela. Ce que certains voudraient nous faire avaler pour une personnalité dramatique dans le sens romantique du terme et une école ayant assimilé certaines règles, ne sont en fait, que les désordres assez nombreux d’une émission de base n’ayant pas trouvé un juste appui. En découlent des défauts basiques : approximation de la virtuosité, un aigu se raidissant rapidement mais surtout, un problème apparemment récurrent (La Donna del Lago déjà chez Opera Rara), une justesse plus d’une fois mise à mal. On pourrait s’étendre à souhait sur cette problématique, il nous semble surtout important de se demander si c’est rendre service à cette jeune carrière que de l’afficher dans des véhicules aussi mythiques avec un bagage aussi léger ? Opera Rara semble avoir cette certitude puisque la belle Carmen à déjà mis en boîte, une Ermione à paraître, rôle monstrueux s’il en est, où d’impétueux ramages, Caballé en tête, ont laissé quelques plumes …

 

 

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