Pour l’amour de la mélodie

Chanson d’amour (Erato)

Par Alexandre Jamar | mar 29 Septembre 2020 | Imprimer

Compte tenu du contexte sanitaire, la rentrée lyrique de septembre 2020 s’annonçait un peu morose, après un été où les festivals de musique furent plutôt rares. C’est donc avec une impatience d’autant plus grande que l’on découvre le nouvel album de Sabine Devieilhe et Alexandre Tharaud, consacré aux très riches heures de la mélodie française.

Enregistré en mars 2019, cet enregistrement marque avant tout la rencontre de deux interprètes reconnus de la musique française. D’un côté, Sabine Devieilhe est une interprète recherchée du Grand Siècle versaillais et une Mélisande accomplie. De l’autre, Alexandre Tharaud partage l’intérêt de la chanteuse pour Rameau ou Couperin, tout en étant à l’origine d’une intégrale Ravel qui promet de faire autorité pour un moment.
Le programme se veut comme un tour d’horizon de la mélodie française : on assiste à ses débuts avec les premières mélodies de Fauré, l’âge d’or représenté par Debussy, à qui succède peu à peu Ravel, et c’est avec Poulenc que le genre jette ses derniers feux.

Le fort tempérament musical des deux musiciens est palpable tout au long de l’album. On retrouve les habitudes vocales de Sabine Devieilhe : le son est droit et pur, la position assez haute, et riche en harmonique. A plusieurs reprises et toujours à bon escient, la chanteuse utilise tout l’art de l’ornementation baroque pour pimenter telle ligne vocale ou telle cadence (Mélodies populaires grecques, « Chanson française »). Elle se plaît également à nous rappeler le lien étroit qui unit la prosodie de Debussy à celle de Rameau ou Couperin. Le soin apporté au façonnement de chaque mot fait des Ariettes oubliées un modèle du genre mélodique.

Face à une telle réussite, on en vient à regretter que certaines mélodies n’aient pas bénéficié de la même attention. « C », des Deux poèmes d’Aragon de Poulenc est un peu survolé dans ses intentions, alors que « Fêtes galantes » et « Hôtel » sont de grandes réussites. Il en va de même pour une Ballade de la Reine morte d’aimer assez indifférente et des Chemins de l’amour où le parti de la rigueur ne nous convainc pas pleinement. Ces légers manques sont d’autant plus frustrants que l’on frôle à plusieurs reprises la perfection technique et expressive : les contrastes dans Sur l’herbe sont admirablement rendus, et Apparition voit se joindre deux interprètes au sommet de leur art.

La mélodie française faisant la part belle au piano, il était tout à fait avisé de requérir la complicité d’Alexandre Tharaud pour cet album. Son jeu s’adapte avec une facilité confondante au style de chaque compositeur : baigné de pédales chez Poulenc, il peut se faire plus sec et précis quand Debussy ou Ravel le requièrent (« Nuit d’étoiles », Mélodies populaires grecques). Les élans romantiques déployés dans Apparition ou dans les Ariettes ne sont peut-être pas du goût de tout le monde, mais leur emploi est tout à fait justifié, tant par le texte que par la partition. Le pianiste se plaît également à prendre son auditeur par surprise : l’accompagnement lisse et convenu est soudain zébré d’un trait virtuose ou d’un accent mordant, renouvelant constamment l’attention et l’écoute.

Malgré quelques pages plus sages, le duo formé par Sabine Devieilhe et Alexandre Tharaud prouve que la mélodie française est un genre éclectique, où la passion et l’humour, la retenue et l’emportement ne sont ni contradictoires, ni mutuellement exclusifs.

 

 

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