De l'étoffe dont on fait les rêves

Chimère

Par Laurent Bury | mer 02 Mai 2018 | Imprimer

Après avoir grandi dans le giron baroque, Sandrine Piau a su s’émanciper et, tout en restant une grande haendélienne, élargir son répertoire. On se souvient de ses incursions dans l’opérette (désopilante Wanda dans La Grande-duchesse de Gérolstein montée par Laurent Pelly), de sa sœur Constance de Dialogues des carmélites, de sa Tytania du Midsummer Night’s Dream. Au disque, elle a entrepris depuis quelques années une exploration de la mélodie et du lied, et voici que se referme une trilogie pour laquelle elle a choisi de se faire accompagner par Susan Manoff. Après Evocation (2007) et Après un rêve (2011), voici donc enfin Chimère.

Malgré la riche iconographie du livret, n’espérez pas trop de licornes et autres hippogriffes : ces chimères-ci sont celles que l’on voit en rêve, Il y a bien une ondine quelque part, mais il s’agit surtout ici d’imaginations fantasques, de vagues rêveries. Qu’importe le prétexte, l’essentiel n’est-il pas que les deux artistes nous entraînent dans un séduisant périple musical, où le jeu délié et les sonorités argentines de la pianiste répondent idéalement à la voix de la chanteuse ?

Dans le programme concocté cette fois se mêlent allègrement trois langues et près de deux siècles, depuis le lied composé par Loewe en 1835 jusqu’aux songs d’André Previn, datées de 1999 : allemand et anglais, donc, mais aussi français, bien sûr, avec Debussy et Poulenc.

Chez nos deux compatriotes, Sandrine Piau a choisi des mélodies on ne peut plus fréquentées : les excellentes interprétations du premier livre de Fêtes galantes ne manquent pas, et l’on trouve dans Banalités quelques-unes des mélodies aujourd’hui les plus souvent chantées de Poulenc, comme le fameux « Voyage à Paris » ou le non moins illustre « Hôtel », qui cohabitent dans le recueil avec un sommet d’émotion comme « Sanglots ». La soprano en distille le texte avec une précision qui ne retire rien à leur force, et exploite avec beaucoup d’habileté son registre grave.

Chez Hugo Wolf, on est séduit par les mélodies emportées, comme le « Lied von Winde », véritable scène d’opéra que Stéphane Goldet qualifie avec raison d’ « ouragan pour pianiste et chanteuse », ou la malicieuse « Nixe Binsefuss », qui offrent un saisissant contraste avec l’affliction (tout aussi superbement maîtrisée) de « Das verlassene Mägdlein ». Les trois Schumann, parmi les plus connus, forment de leur côté un ravissant bouquet, et Sandrine Piau leur confère ce même mélange de distinction et de frémissement.

Parmi le groupe anglophone, on remarque l’atmosphère rêveuse entretenue par Ivor Gurney et le mystère du quotidien développé par Samuel Barber autour des mots de James Joyce. Plusieurs compositeurs américains se sont essayés à la mise en musique des énigmatiques poèmes de leur compatriote Emily Dickinson. Si Robert Baksa déçoit un peu par la relative banalité de sa partition, André Previn se montre plus apte à traduire la bizarrerie savamment dosée de textes comme « As Imperceptibly as Grief » ou « Good Morning Midnight », qui ne comptent pas parmi les plus ésotériques de leur auteur.

 

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