Est-ce un rêve charmant qui m'éblouit, ou si je veille ?

Cinq-Mars

Par Laurent Bury | lun 23 Mai 2016 | Imprimer

Découvrir une œuvre au concert, c’est bien. L’entendre et la réentendre au disque ne procure pas forcément la même émotion, mais permet une approche tout autre. Et la révélation ne vient parfois que lors de cette écoute plus détendue, dans le confort de l’intimité. A Versailles en janvier 2015, le Cinq-Mars de Gounod avait dévoilé quelques-unes de ses beautés, mais la parution discographique de cette résurrection prouve que le Palazzetto Bru Zane avait vu juste : cet opéra dont on ne connaissait qu’un air (« Nuit resplendissante ») mérite d’être joué, car la musique en est comparable au meilleur Gounod, et l’on y reconnaît sans cesse des harmonies, des tournures qui rappellent Faust ou Roméo et Juliette. C’en est au point qu’il faut presque se pincer pour être bien sûr qu’on ne rêve pas : ce n’est pas un pastiche, c’est du vrai Gounod, et du bon Gounod. Et comme l’appétit vient en mangeant, l’enthousiasme vient en écoutant, tant il y a à savourer dans ce bel opéra où le compositeur se montre parfois d’une sobriété qui va à l’encontre du succès facile (les airs semblent toujours trop courts, jamais une phrase mélodique n’est répétée pour la rendre aisément mémorisable), et où parfois, au contraire, il prend tout son temps, oubliant presque l’intrigue pour le long divertissement chanté-dansé du deuxième acte. L’orchestre et les chœurs munichois dirigés par Ulf Schirmer font un excellent travail, même si l’on pourrait parfois souhaiter un peu plus de vigueur parmi les choristes, très attentifs à surveiller leur français. Chacun des trois principaux protagonistes a droit un air allant du bien troussé (De Thou) au fort beau (Cing-Mars) et au sublime (Marie), et le trio qui les réunit au troisième acte est une petite merveille. Les grands ensembles sont d’un Gounod mieux qu’habile à agencer les masses, et l’on souhaite vivement que cette œuvre retrouve le chemin des théâtres. Un théâtre courageux en aura peut-être l’audace, puisque même Herculanum de Félicien David, ranimé par le même PBZ, va connaître l’honneur d’une production scénique, au prochain festival de Wexford.

Malgré tout l’intérêt qu’offrira une visualisation de l’œuvre, il sera sans doute difficile d’égaler musicalement le présent disque, la barre ayant été placée très haut, malgré une défection de dernière minute brillamment palliée. C’est une formidable équipe qui avait été réunie, dominée par l’irremplaçable Véronique Gens, idéale dans ce genre de partition, et dont on trépigne d’impatience à la perspective de l’entendre la saison prochaine en Proserpine de Saint-Saëns et en reine de Chypre d’Halévy. Les autres dames sont elles aussi très bien, et ravissent dans le peu qu’elles ont à chanter : Norma Nahoun virevoltante en Marion Delorme, et Marion Lenormand au timbre velouté en Berger galant tout droit sorti de L’Astrée. De Tassis Christoyannis on connaît les qualités, tant à l’opéra que dans la mélodie ; la pudeur de l’artiste confère une grande délicatesse à son De Thou, là où Andrew Foster-Williams est un Père Joseph délicieusement abject. Toujours dans les clefs de fa, André Heyboer en Fontrailles n’a qu’un air, mais quel air ! Voilà un chanteur dont on guettera avec intérêt le Nabucco stéphanois au début du mois prochain. L’inconnue de cet enregistrement, c’était néanmoins Mathias Vidal, arrivé à la rescousse pour remplacer Charles Castronovo, présent à Versailles mais malade lors des séances d’enregistrement. Dans ses réponses aux « Cinq Questions » publiées aujourd’hui, le chanteur affirme que le rôle-titre de Cinq-Mars est « tout à fait dans sa voix » : comment ne pas lui donner raison en écoutant ce disque ? Certes, la voix n’est pas immense, mais Cinq-Mars n’est pas Samson, et le timbre de haute-contre reflète le caractère juvénile et frémissant du personnage. L’absence de toute référence joue aussi en la faveur de Mathias Vidal, qu’on ne peut comparer à personne dans ce rôle, et dont les immenses qualités de diction imposent le naturel de son incarnation. Charles Castronovo donnait du héros une image assez différente, mais abondance de Cinq-Mars ne nuit pas, et puisse bien d’autres encore s’épanouir dans les années à venir…

 

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