Contre-ténor en liberté

Che Puro Ciel

Par Bernard Schreuders | lun 13 Janvier 2014 | Imprimer
Si vous ne recherchez que les voix pulpeuses et le beau son, ce disque n’est pas pour vous. Si d’un contre-ténor vous attendez avant tout cabrioles et haute voltige, passez également votre chemin, car bien qu’elle ne soit pas totalement absente du programme, la virtuosité y sert l’expression et rien d’autre. « Libérer le langage du cœur » et l’affranchir de la pure ivresse vocale, des broderies et du narcissisme des rossignols : vous aurez sans peine reconnu l’objectif de la réforme voulue par Gluck qui fraie la voie au classicisme et trouve des échos divers chez Traetta, Johann Christian Bach, Mozart et même chez un Hasse tardif. C’est à ce répertoire passionnant mais finalement peu enregistré que Bejun Mehta et René Jacobs viennent de consacrer un album gorgé de théâtre.
 
Autorisons-nous une indiscrétion dont l’artiste, espérons-le, ne devrait pas nous tenir rigueur : Bejun Mehta ne fait pas du tout son âge. En outre, « Che puro ciel » n’est que son troisième récital ; il l’a pourtant enregistré quelques semaines avant son quarante-cinquième anniversaire, en avril 2013. Certes, le timbre s’est aminci et n’a plus la fraicheur de ses débuts, le métal peut parfois crisser (Antigona, Ascanio in Alba) et l’aigu se montrer rebelle, mais l’abattage reste impressionnant et force d’autant plus l’admiration. Avant de se lancer dans des comparaisons et de tirer des conclusions hâtives, il faut se remémorer que Franco Fagioli n’avait que vingt-six ans lorsqu’il gravait l’Ezio de Gluck (Oehms) et Philippe Jaroussky trente et un an quand il abordait Bach (« La dolce fiamma », Virgin Classics). Souhaitons-leur de vieillir aussi bien que leur aîné, une vraie gageure pour les falsettistes, « plantes fragiles » selon l’expression si juste de James Bowman, dont la carrière personnelle reste l’exception qui confirme la règle.
Au-delà d’un grain étonnamment dense et immédiatement reconnaissable, la singularité de Bejun Mehta réside dans sa fougue et son intelligence dramatique. C’est dans ce mélange unique de puissance et de raffinement extrême qui épouse la moindre inflexion du texte que l’Américain fait entendre sa différence et surclasse ses pairs. Le chant d’un contre-ténor a rarement été aussi incarné, son interprétation aussi fouillée, libre et hardie, au risque quelquefois de déplaire, mais qu’importe si l’émission n’est pas toujours irréprochable : le héros nous captive et ses affects nous étreignent. Ecoutez seulement comment la tension s’insinue dans la félicité élyséenne pour culminer dans le cri de douleur à peine contenu d’Orphée (« Che puro ciel »), tressaillez avec Arbace, éprouvez son inquiétude dans le plus agité des accompagnati avant de vous laisser emporter sur les flots démontés (Artaserse de Bach). Face à un tel engagement, devant cette sensibilité frémissante, même les auditeurs épris de vérité dramatique et qui ne jurent que par les voix « naturelles » en viendront à oublier leur préventions à l’endroit des falsettistes. Evidemment, Bejun Mehta n’est pas seul, René Jacobs est aussi à la manœuvre, à la tête de l’excellente Akademie für Alte Musik Berlin. Ils innervent de concert et phrasent admirablement cet air de tempête, en soulignent les aspérités (« Vo solcando un mar crudele ») quand le geste trop posé de Rhorer et la vocalisation précautionneuse de Jaroussky, piégé par la tessiture, le privaient de son indispensable énergie et morcelaient le discours.
Nous connaissions déjà, grâce à Christophe Rousset, l’Antigona de Traetta dont nous sont proposés ici deux numéros fort contrastés. De fait, tout oppose les traits acérés d’« Ah, se lo vedi », qui pousse le contre-ténor dans ses derniers retranchements, à la délicatesse fleurie d’ « Ah, sì, da te dipende » où il rivalise d’élégance avec l’orchestre. Par contre, personne, au disque du moins, ne s’était encore intéressé à l’Ifigenia in Tauride créée à Vienne un an après Orfeo ed Euridice (1763) et avec le même Guadagni dans le rôle-titre. Tableau dantesque dont les chœurs de Furies évoquent irrésistiblement ceux de Gluck et où le RIAS Kammerchor égale d’ailleurs sa performance de 2001, déjà sous la conduite de Jacobs (Harmonia Mundi), « Dormi Oreste » constitue la découverte majeure de ce disque et laisse entrevoir un chef-d’œuvre. Ce fut le plus grand succès de Traetta dans le genre seria, applaudi, après la première viennoise, en Italie où il fut dirigé par Gluck. Autre inédit, d’une exquise simplicité mélodique, « Dei di Roma » (Il trionfo di Clelia) nous rappelle que l’œuvre de Hasse, champion du style sensitivo, mériterait un peu plus d’attention de la part des producteurs.
 

 

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