Dans le courant d’une onde pure

Rusalka

Par Nicolas Derny | mer 04 Janvier 2012 | Imprimer
 
Des dix opéras que composa Antonín Dvořák, seul Rusalka, le dernier, est joué à l’international. Il faut avouer que du très wagnérien Alfred (en allemand) au folklorisant Šelma sedlák (Le Fermier fripon)en passant par Vanda (dont on donne parfois l’ouverture) ou Dimitrij (« grand opéra » sur un sujet russe –mais d’après Schiller !), seuls Jakobín (Le Jacobin) et Čert a Kát’á (Le diable et Katia) mériteraient vraiment d’être montés plus souvent hors des frontières tchèques. C’est après le succès de cette dernière œuvre que František Šubert*, directeur du Národní divadlo [Théâtre National de Prague] dans la dernière année de son « règne », en 1899, attira l’attention de Dvořák sur le livret de Jaroslav Kvapil (1869-1950), rejeté par la « jeune génération » -dont Josef Suk, gendre du compositeur de la Symphonie « Du Nouveau Monde ».
 
Dans l’atmosphère du Kytice z povesti národních (Bouquet de légendes nationales) publié par Karel Jaromir Erben en 1853, le texte de Kvapil s’inspire de Undine de Friederich de la Motte Fouqué (1777-1843) tout en empruntant des éléments à La Petite sirène d’Andersen et à La Cloche engloutie de Gerhart Hauptmann (1862-1946). Parvenir à ficeler un livret cohérent malgré la diversité de ces inspirations relève du tour de force, réussi haut la main par un jeune auteur d’à peine trente ans. Musicalement, la partition de Dvořák contient des trésors de lyrisme. Le fameux « Chant à la lune » du premier acte, bien sûr, mais également quelques passages paroxystiques sonnant comme autant de climax rarement atteints ailleurs par le compositeur.
 
Captée live au festival de Salzbourg le 17 août 2008, la lecture de Franz Welser-Möst captive par sa perfection technique (à tous les niveaux) et son expressivité théâtrale. Le luxueux plateau vocal est dominé par le Prince de Piotr Beczela. Le ténor polonais projette son texte et son chant dans un tchèque exemplaire et possède un sens dramatique qui lui permet de peindre un personnage complexe et poignant (il semble pousser son dernier souffle dans le creux de notre oreille alors qu’il doit se faire entendre par les 1570 spectateurs de la Haus für Mozart salzbourgeoise !). A ses côtés, le reste du casting est sans faille. Généreuse et émouvante, la wagnérienne Camilla Nylund est une Rusalka vocalement voluptueuse qui privilégie à raison la mélancolie charnelle à l’expressivité éthérée – la nymphe en devient bel et bien humaine. Alan Held est un Ondin fort et solide dont la sécurité d’intonation n’est qu’à peine menacée par quelques notes basses. De son côté, Birgit Remmert est une saisissante Ježibaba, tant vocalement que psychologiquement. La mezzo débarrasse le personnage de ses atours de magicienne de dessin animé - qui lui collent à la peau depuis quelques décennies- pour lui rendre les différentes facettes de sa dimension « mythologique » (selon les contes slaves, Ježibaba –ou Baba Yaga- est tantôt une terrifiante sorcière, tantôt une femme sage et secourable). Egalement excellents, les seconds rôles (les Dryades, le forestier, le garçon de cuisine, etc.) tiennent parfaitement leur rang.
 
Dans la fosse, Franz Welser-Möst se pose en excellent chef d’opéra. Son sens de la progression dramatique conduit naturellement la partition à de merveilleux paroxysmes théâtraux. D’aucuns trouveront le Cleveland Orchestra un rien trop « clinquant » pour la musique slave mais force est de constater que, si elle n’a pas les couleurs fruitées de la Philharmonie Tchèque de la grande époque, la phalange est de très haute tenue et achève la réussite musicale de l’ensemble. Si la mise en scène fut à l’époque controversée, l’absence d’image place cette gravure sur la première marche de la discographie live de ce chef-d’œuvre. C’est en somme un bien beau « Festspiel Dokument » que nous propose encore Orfeo. 
 
 
* En 1888, František Šubert (1849-1915) avait par ailleurs remarqué le talent de Gabriela Preissová et l’avait encouragée à transformer une de ses nouvelles en pièce de théâtre (Gazdina roba [La Fille de la ferme]) avant de lui suggérer d’adapter pour la scène les deux faits divers à l’origine de Její pastorkyňa, drame à partir duquel Leoš Janáček composa Jenůfa en même temps que son ami Dvořák travaillait à Rusalka.
 
 

 

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