Dans l'intimité du voyageur

Winterreise

Par Nicolas Derny | sam 11 Décembre 2010 | Imprimer
L'histoire du disque nous a livré des Winterreise pour tous les goûts. Accompagné par Graham Johnson (Hyperion) ou Alfred Brendel (Decca), Matthias Goerne a dominé les dernières années de la tête et des épaules. Avec cette nouvelle version, le jeune baryton allemand Thomas Bauer nous propose des pistes interprétatives différentes, passionnantes et engagées que nos lecteurs schubertiens se doivent d'expérimenter.
 
En donnant une lecture aussi narrative que possible, Bauer réussit à construire chaque Lied comme un petit drame sans toutefois perdre de vue l’architecture d'ensemble. Avec un relief vocal formidable (Die Wetterfahne), une urgence dramatique remarquable (Erstarrung et bien d'autres) et des effets extraordinairement sentis (écoutez comme il détimbre avec intelligence, comme il est proche du délire dans Die Krähe ou comme il murmure la fin de Die Nebensommer!), Bauer nous "raconte" merveilleusement ce qui devient une véritable "tragédie humaine" (entendez l'amertume qui teinte subtilement Auf dem Flusse). Preuve supplémentaire de l'attention soignée qu'il attache au texte, le chanteur signe lui-même une courte (mais intéressante) notice consacrée à Wilhelm Müller, l'auteur des poèmes.
 
A ses côtés, Jos van Immerseel fait preuve d'une belle imagination. Formidablement descriptif (Gefrorne Tränen et les effets de vielle dans Der Leiermann!!!), il se régale (et nous aussi, par la même occasion) de chaque modulation dont il tire souvent des couleurs inouïes. Dans cette version intime mais pas feutrée, la complicité et la symbiose entre Immerssel et Bauer est totale (les nuances qu'ils impriment à Rast sont magnifiques!). Le baryton errant ne marche pas dans la neige moelleuse des Steinway que l'on a l'habitude d'entendre mais sur un sol gelé que déroule sous ses pieds la sonorité (parfois un peu frêle) d'un pianoforte pas monochrome pour un sou. Toutefois, malgré le plaisir intellectuel qu'il nous procure, cet enregistrement manque de nous bouleverser voire, parfois, de simplement nous émouvoir. Un disque que l'on recommande aux mélomanes désireux d'approfondir leur connaissance du cycle plutôt qu'à ceux qui veulent le découvrir.
 
Nicolas Derny
 
 

 

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