Emballage trompeur

Das Lied der Liebe

Par Laurent Bury | jeu 07 Février 2019 | Imprimer

Attention : ceci n’est pas du Korngold. Enfin, pas au même titre que Die tote Stadt, Das Wunder der Heliane, ou la musique de Robin des bois. Cette œuvre que le label Rondeau propose en premier enregistrement mondial est en fait l’adaptation, par Erich Wolfgang Korngold, d’une opérette méconnue de Johann Strauss fils, Das Spitzentuch der Königin (1880). De ce « Mouchoir en dentelle de la reine », la postérité n’a guère retenu que la valse Roses du sud, un des tubes du concert du Nouvel An. Et c’est la veuve de Strauss en personne qui avait souhaité qu’un nouveau souffle de vie soit donné à cette partition.

Au cours des années 1920, Korngold avait ainsi « retravaillé » d’autres titres straussiens, Une nuit à Venise, Cagliostro à Vienne et surtout, en 1929, La Chauve-Souris en collaboration avec Max Reinhardt. Toujours avec l’illustre metteur en scène, le compositeur avait proposé en juin 1931 une version extrêmement réécrite de La Belle Hélène, créée à Berlin avec Jarmila Novotna dans le rôle-titre, libre adaptation qui serait également donnée à Londres et, beaucoup plus tard, à New York. Autrement dit, il s’agissait là d’une petite industrie qui marchait fort bien, et qui consistait en partie à « jazzifier » des partitions vieilles d’un demi-siècle (dans le style du duo de la théière et de la tasse dans L’Enfant et les sortilèges), tout en modifiant plus ou moins le livret. C’était aussi l’occasion d’exploiter l’extraordinaire célébrité du ténor star de l’époque, Richard Tauber, en lui taillant un rôle sur mesure, avec si possible un air dont il ferait un tube.

Pour Das Spitzentuch der Königin, le traitement fut radical. A l’intrigue originale, située au XVIe siècle au Portugal (l’écrivain Cervantes était l’un des personnages principaux) fut substituée une intrigue sans aucun rapport, non plus historique mais nostalgique, évoquant l’Autriche-Hongrie d’avant-guerre. On y suit les amours contrariées du comte Richard von Auerspach et de la baronne Paulette Kerekháza. Inutile de chercher les morceaux de l’original dans la nouvelle mouture, Korngold a librement puisé dans le répertoire straussien sans le moindre souci de respecter la partition qu’il était simplement censé « moderniser » : Le Beau Danube bleu, Histoires de la forêt viennoise, Sang viennois, tout y passe. Et comme Strauss n’avait évidemment pas prévu pour monsieur Tauber de grand air de ténor à la Lehar, Korngold s’y colle avec « Du bist mein Traum », qui est de lui et de lui seul.

L’ensemble Musikalische Komödie Leipzig a eu l’excellente idée de ressusciter cette partition hybride, reflet du goût des Années folles. Un récitant présente la soirée et assure parfois le lien entre deux numéros chantés, mais la plupart du temps, les solistes interprètent aussi les dialogues parlés. L’orchestre dirigé par Stefan Klingele déploie toute l’énergie nécessaire, et s’accommode aussi bien de ce qui est resté pratiquement du pur Strauss (notamment dans le « Walzer-Divertissement » qui ouvre le deuxième acte) que des fox-trots et autres rythmes fort peu viennois que Korngold a introduits dans son opérette.

A Adam Sanchez revient la lourde responsabilité de succéder à Richard Tauber, qui a laissé divers témoignages discographiques de son art dans ce Lied der Liebe. Avec des moyens qui n’ont rien de comparable avec ceux de son illustre aîné, ce ténor d’origine mexicaine tire plutôt bien son épingle du jeu, grâce au charme de son incarnation.

Dans la même tessiture, Andreas Rainer ne fait pas face aux mêmes exigences dans le rôle du baron Gigi, et son personnage comique s’accommode sans problème d’une voix de ténor de caractère.

En baronne Paulette, Lilli Wünschner révèle très vite les limites de sa voix : l’aigu est acide et pointu au possible, et le vibrato y est très mal contrôlé. Dans son unique intervention, Laura Scherwitzl vrille tout autant les oreilles. La soprano Mirjam Neururer est hélas à peine moins pétulante.

 

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