De chair et de sang

Puccini Arias

Par Philippe Ponthir | lun 22 Mars 2010 | Imprimer
Nous avions eu le bonheur de rendre compte du monumental opus Verdi de la Signora Dessi dans ces mêmes colonnes (1). Nous recommandons la lecture de cet article, tant le présent enregistrement s’inscrit dans une logique de projet artistique pour une des premières artistes lyriques de la Péninsule italienne. Hormis les qualités et les absences intrinsèques de l’enregistrement, Dessi confie -  avant l’exploit vocal indéniable (2) -, un nouveau témoignage précieux de l’art d’une cantatrice au sommet, reflet moiré d’une vie consacrée au chant dans ses vaillances et ses fêlures. Qu’il nous soit permis de conseiller également au lecteur, l’entretien tout récent de la Diva (3), elle y exprime sans détours , sa relation avec Puccini, les liens étroits noués depuis longtemps entre le compositeur et son expérience scénique, forge à laquelle, elle façonne ses interprétations, enfin, sa vision de la musique de Giacomo et ce qui pour elle, la rend unique en son école.
Nous désirons saluer les progrès de la maison Decca, dans des moyens dégagés, visiblement supérieurs au premier volet studio. Deux éléments nous semblent importants à souligner. Plus de deux années se sont écoulées entre la gravure Verdi et les présentes pages. Deux années de pleine carrière pour une artiste au sommet, cela compte beaucoup. Plus qu’en termes de perte occasionnelle de fraîcheur vocale, on parlera de maturité. Ensuite, on remarquera que les sessions d’enregistrements ont été réparties en trois séances espacées de quelques mois. Il nous faut signaler qu’à l’écoute, cela nuit légèrement à l’unité du présent corpus. On ressent avec évidence que lors de certaines séances, le divin organe de la belle Daniela semblait rencontrer quelques difficultés à s’éveiller. Ceci expliquant la légère réserve au niveau de l’attribution des fameuses Etoiles (exercice, entre nous, que nous détestons car ne reflétant rien, hormis une parfaite subjectivité). Entendons nous bien, cela n’est à considérer que par rapport à l’opulence en elle-même dont Dessi nourrit son quotidien. Une fois encore, le premier bonheur de cet enregistrement, est le choc total reçu par  à l’écoute de ce chant torrentiel de lave et de sensualité. Choc physique, pluriel au niveau des sens, émotionnel, d’autant plus remarquable que nous retrouvons un répertoire particulièrement fréquenté par les Divas de tous horizons, pour ne par dire rabâché. Puccini, dans son amour de la gent féminine, a bien été récompensé par ses Dames. Il a reçu en retour, au fil des générations des portraits flatteurs et enamourés de son art que les émules de Gérard Mortier résumeront à tort, à ses facilités mélodiques ou ses larmoiements théâtreux de premier derme. Chacun défendra bec et ongles, sa Prima Donna préférée ou ce qu’il entend trouver dans sa priorité puccinienne. Deux grandes écoles. Les Somptueuses vocales, avec à leur tête, la bellissima Katia Ricciarelli dans ses exercices une fois encore narcissiques ou encore, l’art immatériel d’une inaccessible Caballé, portant l’hédonisme au statut de philosophie bouddhiste, occultant, elle-même, les sanguinités scéniques dont elle était tout à fait capable. De l’autre, les Diseuses avec les Kabaivanska, les Scotto des sommets. Enfin, comment ne pas évoquer la Divine, même si elle ne se considérait pas comme une puccinienne et qu’elle doit son immortalité à d’autres véhicules ? L’auditeur attaché à une fidélité des partitions, reconnaîtra qu’une fois encore, Callas réussit, là où d’autres sont amenées par goût ou par contrainte, à un choix et donc à un renoncement, le parfait équilibre entre cette rive encore vocale, soucieuse de la phrase et de la ligne, et cet horizon plus lointain du mot à fleur de lèvres. Puis, ce génie callasien de croquer en un changement de couleur instantané, toute la crédibilité d’une héroïne.
Le soutien orchestral de Marco Boemi et de sa phalange n’appelle aucun reproche ni éloge particulier. Efficace, scrupuleux, on regrettera qu’ils ne s’affichent pas davantage en véritable partenaire artistique de la soprano. Dans des actualités comme celle-ci, la disparition de monuments comme le Maestro Gavazzeni se rappelle à nous dans toute sa tristesse. Actuellement ? Egoïstement, nous trouverions une collaboration entre la Dessi et le Maestro Oren proprement palpitante…
Onze portraits au sein d’un généreux récital de seize arias, voilà la soirée à laquelle nous convie la belle Daniela Dessi. Au risque de nous répéter, mais devant de tels bonheurs, cela nous procure un véritable plaisir, Dessi signe une grande réussite. Elle est plurielle. Un exploit vocal de premier ordre : les vocalités diverses sont non seulement affrontées mais dominées, avec quelques moments inattendus, balayant les aprioris à bon marché. La confirmation du statut qui elle le sien. Nous laisserons à d’autres n’ayant que peu à confier, les adjectifs aussi creux que ridicules de « la meilleure ou de la seule ». Dessi n’a cure de ces adjectifs, elle chante ! On épinglera quelques quarante Butterfly et autre quatre-vingt Tosca, le reste est vain babillage. Le récital s’ouvre avec une Manon Lescaut exprimant parfaitement en deux extraits, la maturité actuelle de la Dessi, dans ses moyens, leur utilisation au sein de la psychologie qu’elle désire défendre. La soprano exclut d’emblée les effets histrioniques déplacés qui, trop souvent encore, entachent vulgairement Puccini. Une partition, une franchise vocale, et cette dynamique corporelle… Choc. Les opéras où Daniela Dessi affronte deux héroïnes, sont proprement passionnants. La Bohème voit de manière assez prévisible, une Mimi de première classe, aux équilibres et proportions parfaits, sa Cousette observera peut-être Daniela se départir un peu trop tardivement d’un soupçon de grande Dame. Sa proposition en Musetta est une des premières surprises palpitantes. Au diable, les vinaigres de Modène qui auraient mal tourné, Dessi nous propose dans la liqueur fruitée de sa voix enivrante, une Musetta émouvante de second sens, double langage d’une jeune femme déchirée entre ses désirs et ses démons ou quand Musetta peut vous émouvoir autant qu’une Mimi. Madama Butterfly repousse l’enregistrement encore vers d’autres sommets. Adéquation totale, une évidence émotionnelle, plus qu’un témoignage, un legs pour les générations à venir. Historiquement, Dessi est la première cantatrice ayant affronté au sein d’une même soirée, les trois figures féminines du fameux triptyque. Elle nous confie une Suor Angelica référentielle, la métamorphose vocale est remarquable, traduisant la jeunesse d’Angelica confrontée à la maternité. L’émotion naît d’une épure d’effets et de la rare capacité de la cantatrice à vous convaincre qu’elle ne raconte que pour vous seul. Turandot conclura dans une magistrale diversité. Princesse respectant le lyrisme de la voix, mais, capable d’alterner le slancio tranchant et la sensualité refoulée. On salue l’impeccable réplique de Fabio Armiliato. Liù en adieux, dans toute sa crédibilité et son humanité. Le jeu des contrastes au sein de ces trois pages enclenche une furieuse envie d’écoutes successives.
Ah, madame Dessi comme le temps nous dure avant de découvrir votre Desdemona et votre Leonora en notre petit Royaume (4) ! Bien entendu, nous recommandons à tous ceux qui désirent un peu d’air frais, de sincérité et de vraisemblance dans leurs achats de disques, ce nouvel opus. Nous formons également le vœu que Decca offre rapidement à cette immense artiste, avec l’entourage adéquat, une gravure de son répertoire vériste. Ceci afin de compléter avec le Verdi et le Puccini, ce qui s’avèrerait pour la mémoire collective, comme un passionnant triptyque.
 
                                                                                                                                                  Philippe PONTHIR
(1) http://www.forumopera.com/index.php?mact=News,cntnt01,detail,0&cntnt01ar...
(2) Les cantatrices ou mieux, les interprètes ayant de manière concluante, affronté des héroïnes, théâtralement aussi diverses que Lauretta et Turandot, de Suor Angelica en passant par Minnie, se comptent sur les doigts d’une main surtout en notre époque « bénie ».
(3) voir notre brève
http://www.forumopera.com/index.php?mact=News,cntnt01,detail,0&cntnt01ar...
(4) Daniela Dessi est annoncée dans Desdemona à Liège les 19, 22, 27, 30 avril & 3 et 7 mai 2011, ainsi que dans Leonora d’Il Trovatore, pour l’ouverture de la saison 2011-2012, les 15, 18, 20, 23 septembre & 1er octobre 2011.
Clip du Récital Puccini – Suor Angelica :
http://www.youtube.com/watch?v=DwjPf5x68Mo
Le site de Daniela Dessi
http://www.danieladessi.com/
 
 

 

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