Deux, c'est moins bien qu'un

I due Figaro

Par Elisabeth Bouillon | mer 08 Janvier 2014 | Imprimer
 
Que faire quand on s’appelle Riccardo Muti, mais que l’on n’est plus directeur de la Scala ? Le mythique chef italien est loin d’être devenu un Sans Opéra Fixe, mais il n’a plus ses entrées chez les grandes maisons de disques. Ses récents enregistrements sortent sous des labels plus confidentiels et il semble loin, le temps où Sony, EMI et consorts étaient à ses pieds. Plus sérieusement, quel répertoire reste-t-il à défricher pour celui qui a déjà si bien servi l’opéra en italien de Mozart à Puccini ? Depuis la révolution baroqueuse, le XVIIIe siècle se prête beaucoup moins à l’exploration par des formations symphoniques classiques, et la direction empesée de Muti ne nous convainc plus guère dans Pergolèse ou Gluck. Par ailleurs, Muti s’est peu intéressé à Rossini, en dehors de Moïse, Guillaume Tell et La Donna del lago. On pourrait alors s’étonner qu’il se penche à présent sur un compositeur qui apparaît comme un simple épigone de Rossini, et plutôt du versant comique avec lequel Muti semble avoir peu d’affinités. Plus connu pour ses tragédies, Mercadante livre avec I due Figaro une œuvre où il reprend toutes les ficelles de son aîné, le génie en moins. De Rossini, on retrouve notamment ces ensembles où tous les personnages se déclarent pris d’une folie soudaine (« Fra l’incudine e il martello », au deuxième acte) ; l’habituelle aria pour contralto figure ici peu avant la fin de l’œuvre, avec même un chœur qui répète à l’envi « felicità », comme dans le « Tanti affetti » de La Donna del lago ; l’air de Basile du Barbier est même plagié en un « chœur de la calomnie » pour conclure le premier acte (« Una ciarla, un detto solo »). Les airs sont tous un peu courts d’inspiration, et le compositeur ne trouve une voix personnelle que dans les passages doux-amers, la tristesse et la nostalgie lui convenant assez bien. Malgré tout, l’on peine à saluer la « révélation » dont parlait notre collègue Elisabeth Bouillon lors des représentations salzbourgeoises du spectacle coproduit par le festival autrichien et les opéras de Ravenne et de Madrid. Peut-être aurait-il été plus judicieux de diffuser en DVD la mise en scène d’Emilio Sagi, qui aurait mieux permis d’apprécier l’efficacité du livret tiré de la pièce française Les deux Figaro ou le sujet de comédie, avec laquelle l’acteur Martelly avait voulu en 1795 surfer sur la vague du succès de Beaumarchais (Michele Carafa avait déjà utilisé le texte de Felice Romani pour un opéra créé en 1820, connu grâce à un DVD Bongiovanni). Même si l’on en retrouve des motifs (les faux amants surpris à la fin du premier acte), on est à cent lieues de la finesse et de la force des Noces de Figaro, et la présence parmi les personnages d’un auteur dramatique en quête d’inspiration, ce bien nommé Plagio, n’est pas exploitée comme elle l’est dans Le Turc en Italie, par exemple.
On a encore plus de mal à partager l’enthousiasme de notre consœur face à la distribution réunie pour cette résurrection. Sans doute les qualités du spectacle et la vie de la scène faisaient-elles oublier les limites vocales de ces jeunes chanteurs parfois mis en difficulté par la partition. Contrairement à Mozart, mais comme Rossini, Mercadante fait du comte Almaviva un ténor : le chant d’Antonio Poli paraît très tendu dès qu’on s’élève un peu sur la portée et inclut des sonorités assez déplaisantes. Figaro est baryton, mais Mario Cassi manque, lui, de graves pour le rôle. La Suzanne d’Eleonora Buratto tire son épingle du jeu, avec un timbre aux couleurs agréables. Le Chérubin d’Annalisa Stroppa, en revanche, est souvent une épreuve à cause de son incapacité à vocaliser correctement, liée à un vibrato envahissant dans l’aigu. La Comtesse devient ici ouvertement mezzo : après avoir été Marcelline à Istanbul, puis Chérubin à Milan dans Les Noces, Asude Karayavuz assure dignement un rôle beaucoup plus effacé que chez Mozart. Parmi les personnages « nouveaux », Rosa Feola prête à Inès, la fille du comte et de la comtesse, un timbre de soprano sans grande personnalité. Les deux derniers, Torribio et Plagio, ne sont que des comparses auxquels la partition laisse fort peu à chanter. Quant à Riccardo Muti, tout magicien qu’il soit, il ne peut changer le plomb en or, surtout quand il s'agit d'une comédie, et il n’est pas sûr que l’on réentende de sitôt I due Figaro, œuvre plaisante mais assez oubliable.
 
 
 

 

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