Faiblesse de la race humaine

Die Königin von Saba

Par Laurent Bury | ven 03 Juin 2016 | Imprimer

Que l’être humain est faible et misérable ! Comment peut-il se contenter de rabâcher éternellement la même poignée de titres alors que le passé regorge d’œuvres magnifiques qui eurent leur heure de gloire et qui ne demandent qu’à revivre ? Pourquoi ne joue-t-on pas plus souvent La Reine de Saba de Goldmark, qui fit en son temps le tour de la planète, et dont l’air « Magische Töne, berauschender duft » fut enregistré par les plus grands ténors, d’Enrico Caruso à Nicolaï Gedda, en passant par Roberto Alagna dans son disque Ma vie est un opéra ?

Cet opéra n’a rien de révolutionnaire, mais il est fort bien écrit, avec d’envoutants effluves orientalistes dans ses nombreux moments orchestraux, ballets et autres processions. Comme dans l’opéra homonyme de Gounod, antérieur d’une douzaine d’années, la reine y lorgne sur un beau jeune homme, le fils préféré du vieux roi Salomon, qu’elle juge autrement plus attirant que son père. Comme dans Thaïs, tout se termine dans le désert, près d’un couvent, par une sorte de rédemption où l’on ne sait pas trop démêler le réel de l’imaginaire.

Bien sûr, l’explication de l’abandon relatif dont pâtit Die Königin von Saba tient aux exigences de la partition, sur le plan scénique (décors fastueux, danseurs et figuration nombreuses) autant que vocal : l’œuvre repose sur quatre grands rôles, destinés dans l’idéal à quatre artistes de premier plan. Il faudrait donc aujourd’hui une maison aux reins solides pour programmer un titre rare, long de trois heures, qui requiert une distribution presque aussi somptueuse qu’Aïda ou Le Trouvère. C’est avec son courage habituel que le Théâtre de Fribourg a monté en 2015 le seul titre encore connu de Goldmark, Karl pour les intimes, ou plutôt Károly, puisqu’il était hongrois. Dans un monde bien fait, la qualité de cette musique devrait inciter à ressusciter ses opéras suivants, comme Merlin (1887) ou Un conte d’hiver (1908). Heureusement, le label CPO avait placé ses micros dans la salle fribourgeoise, ce qui nous vaut un ajout notable à une discographie maigrelette : en dehors du premier enregistrement de studio dirigé en 1980 par Adam Fischer, où le jeune Siegfried Jerusalem donne la réplique à Veronika Kincses et Klara Takacs (Hungaroton), il n’existait guère qu’un très oubliable live de l’American Opera Orchestra capté en 1970, avec Teresa Kubiak.

Quels sont les atouts de cette nouvelle version ? D’abord, une captation d’excellente qualité, qui n’a du direct que les avantages et aucun des inconvénients : pas de bruits de scène, mais un son limpide qui ne sacrifie personne. Il faut saluer le travail du chef français Fabrice Bollon, qui dirige chaque année à Fribourg une rareté de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe. Et comme dans toute bonne ville d’Allemagne, l’orchestre est de très haut niveau, tout à fait apte à rendre justice aux séductions de cette musique. Reste à voir ce que vaut le quatuor des principaux personnages, sur qui repose l’œuvre. Vu récemment en Barbe-Bleue de Bartok à Avignon, Károly Szemerédy est un magnifique Salomon : l’Opéra de Budapest a mille fois raison de lui confier les grands rôles de baryton, Escamillo ou Eletski, et on pourra le voir la saison prochaine à Anvers et Gand dans L’Affaire Makropoulos, où il sera presque sous-employé en Kolenatý. Pour les dames, à l’inverse, Irma Mihelič paraît un peu sous-dimensionnée en Sulamith, rôle qui appelle sans doute un soprano plus large, à l’aigu plus épanoui. Dans le rôle-titre, le cas de la mezzo Katerina Hebelková est assez différent : la voix semble parfois légère, mais l’actrice est convaincante, comme il convient pour ce personnage complexe, et a toute l’ardeur requise là où sa consœur paraissait assez peu passionnée. Quant au héros de toute l’affaire, le ténor thaïlandais Nuttaporn Thammathi, il a l’étoffe nécessaire, peut-être même trop, puisqu’il a largement recours au falsetto pour cet air sublime qu’est « Magische Töne », et pas seulement pour les dernières notes, les plus élevées. Son dernier acte est néanmoins superbe, mais Fribourg a l’art de dénicher des ténors de qualité pour remonter des ouvrages rares, comme c’était le cas il y a quelques mois avec I gioielli della madonna, de Wolf-Ferrari.

 

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