Straussien, certes, mais peut-être pas assez

Die Schule der Frauen

Par Laurent Bury | ven 31 Mai 2019 | Imprimer

En dehors du Médecin malgré lui de Gounod, aucune adaptation lyrique d’une pièce de Molière n’a véritablement connu de succès durable. En novembre 2010, le Grand Théâtre de Bordeaux avait pourtant eu l’idée de programmer en création française L’Ecole des femmes de Rolf Liebermann, pour le centenaire de la naissance de celui qui fut, de 1973 à 1980, un des directeurs fameux de notre première nationale. La carrière de compositeur d’opéra de Liebermann s’étale de 1952 jusqu’à sa mort en 1999, avec seulement cinq titres en quatre décennies, mais le festival de Salzbourg lui ouvrit ses portes à plusieurs reprises, d’abord pour la création mondiale de Penelope en 1954, puis à nouveau en 1957 pour cette Ecole des femmes. Il ne s’agissait pas alors d’une première, puisque celle-ci avait eu lieu aux Etats-Unis deux ans auparavant ; malgré tout, là où les Américains avaient eu droit à une comédie en un acte, en anglais, les festivaliers autrichiens se virent offrir une nouvelle mouture : un opéra-bouffe en trois actes, en allemand. Non seulement traduit, mais surtout étoffé, The School for Wives devint Die Schule der Frauen et connut un beau succès, qui fut pourtant de courte durée.

Le livret était pourtant habile, Heinrich Strobel ayant eu l’idée, pour mieux toucher un public auquel la pièce n’était pas nécessairement familière, d’expliciter les choses (et de les complexifier un peu, en même temps) en faisant intervenir Molière en personne, qui décide de jouer un rôle dans l’intrigue. Pas celui d’Arnolphe, ce serait trop simple, mais celui du valet Alain, puis d’Enrique, père d’Agnès. Le célèbre « petit chat » d’Agnès devient ici un âne, curieusement. Le librettiste a su exploiter les possibilités de la comédie pour en tirer non seulement des airs, mais aussi des duos, trios, quatuor, quintette et même un sextuor final dans l’esprit de Falstaff, construit comme une fugue sur une citation du Barbier de Séville de Beaumarchais (« O ces femmes ! voulez-vous donner de l’adresse à la plus ingénue ? enfermez-la ! ») qui devient ici « Voulez-vous donner de l’esprit à une sotte ? Enfermez-la ! », seule phrase en français que l’on entend ici, et suivie de sa traduction en allemand.

Si l’œuvre ne s’est pas imposée, c’est peut-être à Rolf Liebermann qu’il faudrait en attribuer la responsabilité. Pour composer une comédie lyrique en allemand dans l’après-guerre, le modèle de Richard Strauss dominait encore, et la comparaison est forcément redoutable avec les chefs-d’œuvre de conversation en musique conçus par l’auteur de Capriccio. Arnolphe fait un peu figure de frère du baron Ochs, mais il n’a ni sa délicieuse vulgarité ni surtout sa truculence. Curieux choix, peut-être, que celui d’une soprano colorature pour Agnès : si la couleur de la voix convient à une toute jeune fille, les acrobaties à la Zerbinette étonnent davantage de la part d’une héroïne qui fait en toute naïveté ce dont son éducation aurait dû la rendre parfaitement incapable. La partition est écrite pour un orchestre de chambre, mais un peu plus d’imagination aurait été nécessaire pour captiver l’auditeur, et il ne suffit pas pour cela d’avoir voulu inclure un clavecin, traité à la manière dont un Poulenc l’avait utilisé dans son Concert champêtre, par exemple.

Pourtant, Salzbourg dans les années 1950 ne lésinait pas, même pour une création. George Szell dirigeant les Wiener Philharmoniker, que pourrait-on demander de mieux ? Et l’œuvre de Liebermann avait aussi bénéficié d’un luxe vocal qui laisse rêveur. L’année même de leur mariage, les Berry-Ludwig sont réunis en scène : Christa Ludwig joue les utilités en Georgette et on ne l’entend guère que dans les ensembles, mais Walter Berry est Molière, et donc deux autres personnages, on l’a dit, plus la vieille femme qui avertit Agnès de l’amour qu’elle inspire à Horace. Le baryton s’en donne à cœur joie, et chacune de ses interventions relance l’intérêt. Kurt Böhme avait à son répertoire tous les grands rôles de basse, Osmin, Sarastro, Ochs… mais Arnolphe ne lui permet pas de manifester la même faconde, et c’est regrettable. Nicolai Gedda est un Horace exquis, mais le personnage d’Agnès est, assez logiquement, bien plus développé, et Anneliese Rothenberger a toute la légèreté qui convient au rôle tel que Liebermann l’avait conçu. Du très beau monde pour une œuvre pas vraiment impérissable, donc.

 

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