Julie Dorus-Gras, est-ce bien elle ?

Echo

Par Laurent Bury | mer 27 Septembre 2017 | Imprimer

En à peine plus d’un demi-siècle, la ville de Valenciennes donna naissance à deux chanteuses qui allaient devenir des piliers de l’Académie royale de musique : en 1749, Rosalie Levasseur, égérie parisienne de Gluck, et en 1805, Julie Dorus (Van Steenkiste pour l’état-civil, d’où ce pseudonyme moins lourd à porter), épouse Gras, créatrice de plusieurs des grands ouvrages de Meyerbeer, Halévy, Hérold ou Berlioz.

Depuis toujours consacré à la défense des œuvres lyriques de la première moitié du XIXe siècle, Opera Rara devait logiquement en arriver à proposer un hommage à Julie Dorus-Gras. Et comme ce label avait précédemment confié à Joyce El-Khoury un des grands rôles de la Valenciennoise – Pauline dans Les Martyrs – il a dû sembler logique de lui proposer de chanter un échantillon représentatif d’airs créés par madame Gras.

Hormis Les Martyrs, on trouvera ici les principaux titres de gloire de Julie Dorus-Gras, avec néanmoins une absence étonnante et inexpliquée, Marguerite des Huguenots. Et l’on pourrait juger un peu disproportionnée la place réservée à Lucia di Lammermoor, œuvre quasi marginale dans le répertoire de la chanteuse en question (elle ne l’interpréta guère qu’à Londres, et en anglais, dans la dernière partie de sa carrière).

Et en dehors de sa participation à l’intégrale des Martyrs, la soprano libano-canadienne a-t-elle calqué ses choix sur ceux de Julie Dorus-Gras ? Pas vraiment, puisqu’un rapide survol de ces dernières saisons laisse surtout apparaître des Traviata et des Bohème. Le virage vers le primo ottocento est assez récent, avec notamment une Maria Stuarda en février de l’année dernière, et il s’illustrera cette saison avec Il pirata à Bordeaux début novembre. Et si, en fait, l’hommage à Julie Dorus-Gras existait déjà ? Avec son disque Meyerbeer, Diana Damrau n’a-t-elle pas coupé l’herbe sous le pied à Joyce El-Khoury ? Surtout, la soprano allemande n’a-t-elle pas un répertoire bien plus proche de celui auquel on prétend ici rendre hommage ?

Lucia donne à entendre une voix qui ne s’élance pas tout à fait dans la virtuosité avec cette folle inconscience qu’on aimerait trouver, et un timbre plus corsé que celui des coloratures habituelles mais qui, en contrepartie, n’est pas toujours très séduisant dans l’extrême aigu. Les trois extraits de Robert le diable inspirent aussi quelques commentaires : certes, Julie Dorus-Gras fut Alice à la création en 1830, mais le rôle fut vite « récupéré » par Cornélie Falcon, qui devait particulièrement s’y illustrer, et compte tenu du reste de son répertoire, madame Gras était sans doute plus faite pour chanter Isabelle, qu’elle interpréta aussi. Or les deux airs d’Alice, plus graves et plus dramatiques, semblent convenir infiniment mieux à Joyce El-Khoury.

De manière générale, cette artiste possède des qualités qui, bien qu’indéniables, n’évoquent guère l’identité vocale de la soprano colorature d’opéra français telle qu’on peut l’imaginer d’après les témoignages laissés par les chanteuses qui se sont inscrites dans cette tradition, en termes de style et de couleur. Si son répertoire a jusqu’ici été plutôt celui de l’école italienne de la deuxième moitié du siècle, n’est-ce pas parce qu’elle y était davantage chez elle ? Et si elle souhaite se consacrer à l’opéra français – ce que lui permet la qualité de sa diction –, ne s’épanouira-t-elle pas mieux dans d’autres rôles, ou dans une autre période, plus tardive, puisqu’elle a notamment chanté Manon et la Salomé d’Hérodiade ? Son partenaire pour le duo du premier acte de Lucia, Michael Spyres, a trouvé, lui, son terrain de prédilection avec cette musique des années 1830-40, et même s’il fut un beau Don José en concert, on espère qu’il n’aura jamais la mauvaise idée de vouloir chanter Pinkerton ou Radamès.

 

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