Eileen la grande

Wesendonck lieder

Par Hélène Mante | lun 15 Septembre 2008 | Imprimer

On les aime ces personnalités flamboyantes, un peu folles, à mille lieues des conventions du milieu. La vie d’Eileen Farrell est un roman, un roman anglo-saxon, à rebondissements avec de l’action, de l’humour et des larmes. Elle épouse un flic New-Yorkais, avec la bedaine et les donuts, elle chante dans les stades, elle enregistre de la pop, de la country et fait même un duo avec Franck Sinatra. Dans un film, on lui demande de doubler une actrice célèbre, réfractaire à l’art du chant, comme dans Singin’ in the rain. Elle n'a jamais braqué de banques, mais je suis sûr que ça ne lui aurait pas déplu.
Le paradoxe de ce disque, comme le dit et le répète la notice, c’est qu’il montre à entendre une chanteuse wagnérienne au sommet de ses moyens et qui –pourtant- n’a jamais chanté le moindre rôle wagnérien sur scène. Pourquoi ? Parce qu’on ne lui a pas proposé et parce que, de son propre aveu, avec Birgit Nilsson dans les parages, que faire ? C’est donc un document précieux que nous propose la firme Testament: la première gravure des Wesendonck (qu’elle enregistrera plus tard avec Bernstein) et cet extrait de concert, où elle chanta Brünnhilde dans le IIIe acte de Siegfried.
Il y a là, indéniablement, le matériau d’une wagnérienne de tout premier ordre. Une voix énorme, saine, colorée, qui garde son intégrité tout au long de la tessiture. Par contre, ce n’est pas le chant le plus idiomatique du Walhalla, avec ces attaques alanguies de jazzwoman polissonne qui trahissent l’inexpérience et l’approche instinctive. Mais cette réserve fait face à une telle somme d’émerveillements, d’ordre strictement biologique (le miracle que sont ces cordes vocales!) et interprétatifs (l’investissement placide de la guerrière blasée!) que seule la génuflexion est de mise.
On reproche à Leinsdorf de diriger ce troisième acte de Siegfried sans réelle conviction, de noyer les efforts de ses chanteurs dans un rutilant torrent de beautés harmoniques et d’ôter à Wagner sa théâtralité pour le parer de ses plus beaux atours sonores. C’est vrai. Et alors ? Je crois que tout est dit et que dans le cadre d’une telle performance, le seul plaisir strictement hédonistique est recevable et même plus que ça ! Signalons, en passant, que Set Svanholm est un Siegfried enthousiasmant qui compense un timbre monochrome par une belle fougue et un enthousiasme sans retenue. Farrell est, quant à elle, glorieuse, jusque dans les cimes de l’écriture, qui ne la mettent pas le moins du monde en difficulté.
Petite réserve, en revanche sur l’orchestre de Stokowski qui, pourtant en studio, n’évite pas de nombreux couacs, notamment chez les vents. Quand on sait le perfectionniste obsessionnel qu’était Stokowski, on n’a pas fini d’être étonné.
Un témoignage rare, donc, utile et génial, d’une chanteuse qui répond d’ailleurs à chacun de ces adjectifs, exposant quatre.
 
Hélène Mante

 

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