Eloge de l’entendement supérieur

Des Knaben Wunderhorn

Par Laurent Bury | lun 22 Août 2011 | Imprimer
Dans « Lob des hohen Verstands », le rossignol et le coucou choisissent l’âne comme juge de leur chant. Si Diana Damrau est ici clairement le rossignol, la répartition des autres rôles est moins évidente. Il faut en effet un entendement supérieur et de longues oreilles pour, comme l’ose Iván Paley, justifier un prétendu « premier enregistrement digital de la version originale pour piano, à deux voix » par les mots suivants : « Même si nous savons que Mahler n’avait pas l’intention de confier cette musique à deux voix, il y a cependant dans la plupart des mélodies deux personnages différents qui dialoguent ». Partant de là, tout est permis, même si les vingt-quatre mélodies sur des textes du Knaben Wunderhorn, composées en 1889 et 1901, n’ont jamais été prévues pour être interprétées en duo.
 
Ce disque est la réédition d’un enregistrement datant d’il y a une dizaine d’années, et auquel la firme Telos entend donner une seconde vie dans le cadre de sa Gustav Mahler Song Edition (Il n’existe à notre connaissance qu’un autre volume, Le Chant de la Terre, où le même pianiste et le même baryton étaient rejoints par Robert Dean Smith). Cela nous vaut malgré tout un livret qui n’a nullement été actualisé, où l’on nous annonce ce que Mme Damrau chantera en 2004, 2005 ou 2006… Depuis, la même équipe s’est vu confier un autre « album concept » chez Telos, croisant Myrthen de Schumann avec une dizaine de lettres échangées par Robert et Clara.
 
Le coffret confirme d’abord que Mahler savait fort bien ce qu’il faisait : les mélodies qu’il n’a ni orchestrées ni intégrées à l’une de ses symphonies sont pour la plupart nettement moins inspirées. Mais surtout, l’on a affaire ici à deux voix trop légères, face aux versions d’anthologie confiées à deux voix graves. Beaucoup plus à l’aise dans l’aigu que dans le bas de la tessiture, le baryton Iván Paley met une intention dans chaque mot et surinvestit ces mélodies d’une vie théâtrale un peu artificielle. Son incarnation reste la plupart du temps très extérieure, avec trop de sanglots dans les Trallali de « Revelge », par exemples ; ce coucou-là gazouille trop. Diana Damrau, qu’on aime tant dans l’univers de Strauss, est moins adéquate dans la naïveté apparente de cette poésie populaire, où elle paraît bien sophistiquée. Trop rossignol, pas assez fauvette.
 
Quant au principe du partage de certaines mélodies par deux voix, il n’apporte pas grand-chose. Dans le « Lied des Verfolgten im Turm », pris ici à un tempo un peu trop rapide, le résultat peut être beaucoup plus convaincant avec un seul interprète qui modifie son timbre pour être tantôt le prisonnier, tantôt la jeune fille. « Trost im Unglück » confirme cette impression de fracture, et le raccord s’opère difficilement entre les deux voix. Le procédé fonctionne mieux pour « Wo die schönen Trompeten blasen », parce que les chanteurs font enfin confiance à la musique et évitent tout histrionisme. « Urlicht » bénéficie heureusement de cette approche plus sobre, même de la part de Stephan Matthias Lademann, dont le piano donne souvent l’impression de vouloir se faire aussi gros que l’orchestre.
 
 
 

 

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