Les derniers feux de l’opérette viennoise

Emmerich Kálmán - Gräfin Mariza

Par Yvan Beuvard | lun 10 Janvier 2022 | Imprimer

Musique légère ? Pourquoi ne parle-t-on jamais de musique « lourde » pour désigner les autres ? Pour n’avoir pas la célébrité d’Offenbach ou de Johann Strauss, Emmerich Kálmán, hongrois devenu viennois, puis installé à Broadway, connut un succès planétaire, égal à celui de Franz Lehár.

Avec ses mélodies qui s’impriment dans la mémoire, ses duos romantiques, ses incises comiques, et une orchestration riche (avec tárogató et cymbalum, imposés par le contexte tzigane), Gräfin Mariza [Comtesse Maritza] répondait aux exigences du genre et connaîtra une diffusion universelle et durable, à l’égale de celle du Zigeuner Baron (Le Baron tzigane, que cite le texte parlé). On n’en compte plus les enregistrements. Au moins quatre films furent tournés, dont un avec René Kollo… Cependant, sa programmation s’est raréfiée ces dernières décennies.

Contemporaine à sa création, l’action se déroule en Hongrie. La belle comtesse Maritza, lasse de ses soupirants, annonce par la presse ses fiançailles avec le baron Zsupan, fruit de son imagination. Son intendant, qu’elle ne connaît que sous son nom d’emprunt – Bela Torek – n’est autre que le comte Tassilo, ruiné par son père pour doter sa sœur Lisa, qui ignore tout. Or un « vrai » baron Zsupan se présente pour faire la connaissance de sa promise…Tout se termine pour le mieux, évidemment. Le fiancé imaginaire s’éprend de Lisa comme Tassilo qui s’unira à Maritza, après avoir récupéré son héritage. Pour autant la musique n’est pas à l’eau de rose. Le folklore tzigane, avec ses csardas opposant le lassu au friss, la valse viennoise, bien sûr, et même le fox-trot irriguent une partition riche en couleurs, renouvelée, continue, qui fait toujours le bonheur des auditeurs.

Le premier obstacle réside dans la langue, qui supporte mal une traduction, compte tenu des facéties langagières dont le livret est truffé. Ici, elle est toujours intelligible au germaniste moyen, et les dialogues – soutenus souvent par l’orchestre – passent sans mal, d’autant qu’ils doivent avoir été abrégés. Le second obstacle consiste dans l’aptitude des chanteurs à brûler les planches comme de vrais comédiens. Rien n’indique qu’ils aient été doublés et le passage du registre chanté à la voix parlée s’effectue avec naturel.

Les airs sont rares et interviennent opportunément. Duos et trios abondent, deux scènes dansées, et des ensembles dignes de finales d’opéras, la leçon a été assimilée des évolutions du langage des décennies précédentes. Les quatre principaux solistes vont autoriser pas moins de sept duos, aussi variés et ravissants les uns que les autres. Les voix s’y accordent à merveille. Tous sont autant de réussites. Le premier rôle est celui du Comte Tassilo, alias Belá Torek. « Grüss mir mein Wein », mais plus encore le célèbre et nostalgique « Komm Zigan » (introduit par un récit accompagné, à l’alto, qui ouvre le finale du premier acte), sont des réussites indéniables. Ténor viennois, avec déjà une belle carrière internationale, Mehrzad Montazerri a la voix ample, noble, colorée, expressive, toujours intelligible. L’égal de ses plus grands prédécesseurs. La californienne Betsy Horne, adoptée par l’Allemagne et l’Autriche, illustre aussi bien Brahms que Wagner ou Chausson. Elle chante ici la Comtesse Maritza. Son soprano bien timbré, chaud, aux aigus séduisants, servent fort bien l’héroïne. Sa czardas « Wo wohnt die Liebe » est d’anthologie. La caractérisation est réelle, et son personnage bien vivant. Bien plus qu’une soubrette, Lydia Teuscher est Lisa. La voix est fraîche, claire, mozartienne, chargée d’émotion. Ses duos avec le baron Koloman Zsupan sont un régal. Ce dernier, qui arrive dans l’histoire comme un cheveu sur la soupe, est chanté par Jeffrey Treganza. Notre ténor, américain installé Outre-Rhin, connaît une belle carrière internationale. Le rôle bouffe qu’il endosse ici lui va à merveille, et le chant, comme les dialogues sont savoureux. Le prince Moritz Dragomir Populescu, confié à Peter Schöne, baryton au large répertoire, n’intervient que dans les ensembles. La voix se marie remarquablement à celles de ses partenaires. Manja, une jeune tzigane, est chantée par Pia Viola Buchert, mezzo. Avec une aisance remarquable, « Glück ist ein schöner Traum », l’air du début, aux aigus splendides, d’une émotion discrète, est ravissant. Les chœurs du Volksoper viennois, depuis le touchant chœur d’enfants qui dialogue avec Tassilo (« Also los ») jusqu’aux ensembles dont les interventions sont fréquentes, se signalent par leur cohésion et leur entrain.

Il y a lieu ne de pas confondre les deux orchestres associés à la Radio bavaroise, la prestigieuse phalange que créa Jochum en 1952, et le Münchener Rundfunkorchester, son cadet de trois ans, que nous écoutons ici. La liste des grands chefs qui se succédèrent à sa tête atteste à elle seule la qualité de la formation (de Eichhorn à Ulf Schirmer, en passant par Gardelli, Patané et Roberto Abbado). Spécialiste reconnu de ce répertoire, Ernst Theis a fait ses classes à Vienne avant de diriger nombre de formations renommées, toutes germaniques et russes. Si nous ne sommes pas dans la capitale autrichienne, nous n’en sommes pas loin par l’esprit, la souplesse et les couleurs. L’ensemble est ductile, parfaitement rôdé, conduit avec entrain et élégance, sachant ménager les passages où l’émotion s’exprime et animer de façon endiablée les csardas. Une belle réalisation, d'autant mieux venue que les enregistrements de l'œuvre se sont raréfiés.

En allemand et en anglais, la brochure d’accompagnement, faute de reproduire les textes chantés (et dits), détaille l’action scène par scène.

 

 

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