Astérix chez les Celtes

[Ex]tradition

Par Laurent Bury | lun 26 Février 2018 | Imprimer

Au printemps 2016, nous rendions compte du disque enregistré par Les Musiciens de Saint-Julien, récital irlandais qui venait après un récital écossais paru en 2012, avec dans les deux cas le ténor Robert Getchell donnant de la voix pour introduire un peu de variété parmi les gigues et autres romances. Mais pour l’ensemble dirigé par le flûtiste François Lazarevitch, cette incursion celtique n’était qu’une exploration parmi tant d’autres, et lesdits Musiciens ont depuis exploré bien d’autres horizons, autrement nordiques (Telemann) ou méditerranéens (Vivaldi).

En revanche, pour The Curious Bards, l’Irlande et l’Ecosse constituent, mieux qu’un fond de commerce, un raison d’être : ce Club des Cinq fondé en 2015 s’est explicitement donné pour but d’interpréter la musique conçues et jouées au XVIIIe siècle dans ces deux contrées. Et son premier disque correspond évidemment aux intentions affichées, avec en prime la présence d’une voix. S’il est avant tout instrumental (violon, cistre, viole de gambe, harpe triple et flûte traversière), l’ensemble n’est nullement hostile au chant et l’un des programmes qu’il propose en concert se compose précisément de chansons issues de divers recueils publiés entre 1730 et 1800.

Précisons que les Bardes – c’est peut-être ce qui les rend « curieux » – n’ont eux-mêmes rien d’écossais ou d’irlandais, mais ont suivi leur formation musicale en France ou en Suisse. Quant à « l’artiste invitée » à l’occasion de ce disque, elle est encore un peu moins anglo-saxonne si cela est possible : comme son nom l’indique, Ilektra Platiopoulou est grecque, et on a notamment pu l’entendre dans Le Ballet royal de la nuit remonté à Caen par Sébastien Daucé, où elle incarnait le personnage de Junon dans les extraits empruntés à l’Ercole amante de Cavalli (succédant ainsi à Caroline Meng qui avait enregistré le rôle pour le disque ayant précédé la résurrection scénique). Dans le superbe monologue de l’épouse de Jupiter, la mezzo-soprano laissait éclater un tempérament de feu. Sur le disque des Curious Bards, on l’entend à trois moments : dans « Since sounding drums », air paru en 1798 dans The Vocal Magazine, dans « Kilkenny is a handsome place », tiré de Calliope, or the musical miscellany (1768), et enfin dans « Lady Anne Bothwell’s lament », publié en 1725 dans Orpheus Caledonius. C’est avec beaucoup moins de véhémence que ces trois plages lui demandent de s’exprimer : un chant d’amour sur fond de guerre, la chanson gaillarde d’un cœur volage, et une berceuse amère. La chanteuse ne cherche pas non plus à prendre un accent écossais ou irlandais (certaines transcriptions de ces airs populaires cherchent à reproduire les voyelles déformées par la prononciation locale : ce n’est pas le cas ici, où l’on s’exprime en anglais standard). Ces trois airs sont interprétés avec autant de distinction que de conviction, et l’on attend maintenant une disque où la voix se verra accorder une place plus importante. Car contrairement au barde des aventures d'Astérix, on ne ressent aucune envie de dire aux Curious Bards : « Non, tu ne chanteras pas », bien au contraire.

 

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