Faisons-nous plaisir !

Airs et Duos

Par Bernard Schreuders | lun 23 Février 2009 | Imprimer
Sandrine Piau et Sara Mingardo ont décidé de se faire plaisir. Leur nom est gage d’excellence et le chaland sait qu’il peut se précipiter les yeux fermés, il ne sera pas déçu. De fait, ce disque est un régal.  Les lecteurs pressés peuvent s’arrêter ici ou sauter ce paragraphe qui intéressera davantage ceux qui ont la curiosité de consulter les livrets avant de tendre l’oreille. Il faut dire que les détours du marketing se révèlent parfois cocasses pour le mélomane dont la mémoire ne flanche pas. A lire la notice, ce disque est né de la volonté commune des artistes de chanter ensemble. « Elles se fréquentent pourtant peu. Elles avaient récemment partagé l’affiche d’une soirée de cantates d’Alessandro Scarlatti, Vivaldi, Haendel et Porpora en compagnie de Rinaldo Alessandrini. "J’ai tout de suite ressenti des affinités vocales et musicales avec Sara" s’enthousiasme Sandrine. Sara Mingardo se sent par ailleurs "en harmonie" avec Sandrine Piau, qu’elle considère comme "la plus grande interprète haendélienne" et avec qui "elle peut déchiffrer très rapidement une partition et aussitôt partager les mêmes phrasés". » L’histoire est jolie, mais le coup de foudre est-il vraiment si récent ? Sara Mingaro et Sandrine Piau gravaient leur premier duo il y a quatorze ans ! C’était en juin 1995, à l’abbaye de Fontevraud, Christophe Rousset entamait la première intégrale du Riccardo Primo de Haendel (L’Oiseau-Lyre). La jeune cantatrice vénitienne incarnait alors le rôle-titre et la soprano marseillaise lui donnait la réplique en Costanza. Du reste, si elles ne se sont pas beaucoup fréquentées depuis, Emmanuelle Haïm les a néanmoins réunies, en 2002, pour un magnifique Aci, Galatea e Polifemo. Dès lors, à quoi bon cette aimable légende ?
En revanche, la complicité des interprètes, elle, ne souffre pas de doute : leur connivence est totale, dans le trouble ou le désarroi amoureux comme dans l’allégresse. Et elle s’avère d’autant plus appréciable que les disques construits autour des duos d’opéras de Haendel – en l’occurrence six duos, ponctués d’autant d’airs – se comptent sur les doigts de la main. Citons l’album « Amor et gelosia » de Patrizia Ciofi et Joyce Di Donato (Virgin) et les « duetti amorosi » de Nuria Rial et Lawrence Zazzo (Deutsche Harmonia Mundi). Toutefois, c’est un enregistrement plus ancien qu’il faut évoquer ici. En juillet 1995, quelques jours après la résurrection de Riccardo Primo, Sandrine Piau retrouvait les micros d’Opus 111, installés dans l’Oratorio di Santa Croce de Mondovi (Piémont). Fabio Biondi la dirigeait, avec Gloria Banditelli, dans un bouquet d’arie e duetti pour la plupart tirés d’ouvrages méconnus (Arminio, Berenice, Imeneo, Muzio Scevola, Il Parnasso in Festa, Tolomeo). L’anthologie qui paraît aujourd’hui chez NAIVE a plus d’un atout en commun avec ce disque.
Le premier s’impose en quelque secondes, après l’ouverture, sans véritable relief, de Poro : c’est la complémentarité idéale d’un soprano aérien et d’un authentique contralto. Il suffit de réécouter le premier duo (« Caro ! Dolce ! Amico amplesso ! ») dans la version Ciofi/ Di Donato pour comprendre ce que nous perdons, d’abord en termes de couleurs, quand les timbres ne sont pas suffisamment différenciés. En matière de climats et d’expressivité aussi. Les voix contrastées de Piau et Mingardo servent ainsi à merveille la tonalité ambiguë du sublime duo de Tamerlano, « Vivo in te ». Et si le faux duo, mais vrai duel tiré d’Orlando (« Finchè prendi ancora il sangue ») nous laisse sur notre faim, c’est affaire de théâtre uniquement. Mingardo peine à rendre crédible cet amant assoiffé de sang et finit même par s’adoucir, comme si elle cédait au charme trop puissant d’Angelica. C’est la seule réserve qu’appelle sa prestation, par ailleurs superlative. L’adéquation vocale est loin, très loin d’être un détail secondaire et le souci exclusif des puristes. Les rôles endossés par Mingardo ont été écrits pour le plus grand contraltiste du XVIIIe siècle, Senesino, dont Burney nous dit qu’il avait « une voix de contralto puissante, pure, égale, douce et d’une justesse parfaite ». Deux exceptions : Rinaldo fut créé par Nicolino, le premier castrat dont les Anglais se sont véritablement entichés, et Dardano (Amadigi) par Diana Vico, mais tous deux étaient aussi contraltos. Autant dire que l’égalité, la plénitude de Mingardo sur toute la tessiture, son timbre profond et moelleux, se révèlent une bénédiction après tant de falsettistes et de mezzos clairs au bas médium étriqué. Et quand ce don rencontre l’inspiration, cela peut donner des miracles : « Pena tiranna », sommet de la plainte haendélienne. Ce n’est pas le moindre mérite de ce récital que d’attirer l’attention du mélomane sur des partitions négligées telles qu’Amadigi, qui recèle pourtant d’autres trésors amoureusement dépoussiérés jadis par Marc Minkowski et un trio en état de grâce (Stutzmann, Smith, Fink). Il serait temps que les théâtres montent autre chose que Giulio Cesare !
Sandrine Piau hérite surtout de pages destinées à Francesca Cuzzoni. La rivale de Faustina Bordoni possédait « une voix de soprano très claire, rapporte Burney, très agréable et très juste ; […] son style était pur et touchant ; ses ornements n’avaient rien d’artificiel, tant elle les exécutait avec aisance et précision ; malgré cette grande simplicité, elle réussissait à s’emparer de l’âme de chacun de ses auditeurs, par la tendresse et la douceur de son expression. » On croirait lire le portrait de Sandrine Piau, de bout en bout émouvante et juste, de ton comme de style, en parfaite intelligence avec ses partenaires, car c’est bien une musicienne accomplie et non une diva que les Victoires de la Musique viennent de couronner « artiste lyrique de l’année ». Rinaldo Alessandrini confiait récemment que la soprano avait joué un rôle essentiel dans le choix des oeuvres. A l’exception de la colère de Lisaura (Alessandro), dont elle ne fait qu’une bouchée, le programme ne sollicite guère sa virtuosité, mais plutôt son art du cantabile. Bien sûr, Piau nous comble d’abord dans le registre mélancolique (Poro, le délicieux Flavio…), où elle dispense ces notes suspendues qui lui sont chères parce qu’elles lui permettent d’échapper à l’attraction terrestre – et nous avec ! Cependant, l’actrice sait aussi redescendre sur terre pour incarner un grand moment de folie (Ezio), taillé sur mesure cette fois non plus pour la délicate Cuzzoni, mais pour la créatrice d’Alcina, Anna Strada del Pò. Vivement l’intégrale d’Ezio, à paraître en mars (Hallenberg, Gauvin, Prina, Priante, Curtis) ! Certes, Curtis n’est pas Alessandrini, mais il peut surprendre. En attendant sa version d’Alcina, avec Joyce Di Donato, le Tamerlano de Domingo, l’Orlando de Christophe Dumaux ou encore un Faramondo au casting alléchant (Cencic, Jaroussky, Karthaüser, Wey), voici de quoi patienter et poursuivre en beauté l’année Haendel.
 
 
Bernard Schreuders
 
 
 

 

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