Donna barbuta, sempre piaciuta

Farinelli

Par Clément Demeure | lun 16 Décembre 2019 | Imprimer

« Femme barbue toujours plaît » dit un curieux proverbe italien : c’est de bon augure. Férue de transformations, Cecilia Bartoli nous revient cette année adornée d’une généreuse pilosité faciale : c’est pour célébrer l’ambiguïté sexuelle prêtée aux castrats – lesquels étaient tous imberbes. La pionnière se plaît désormais à revisiter les chemins qu’elle a ouverts, et si l’album Vivaldi de 2018 faisait écho à celui de 1998, le nouvel opus regarde dix ans en arrière en venant compléter Sacrificium, hommage aux castrats d’école napolitaine où Farinelli tenait une bonne place. Le répertoire du légendaire soprano a été défriché depuis, si bien que la majeure partie du programme a déjà fait l’objet d’une ou deux gravures. Pour autant, ces airs de très belle facture constitueront des découvertes pour beaucoup, et il faut se réjouir de voir l’élite du chant mondial en offrir diverses interprétations.

Disons-le d’emblée, Bartoli ne craint pas les comparaisons sans nécessairement s’imposer comme référence. Farinelli oblige, la pyrotechnie qui manquait à certains dans le dernier album est cette fois-ci au rendez-vous. Les amateurs retrouveront la mezzo-soprano égale à elle-même, prodigue ici d’aigus laiteux et de cantabiles suspendus, là de vocalises cravachées, avec une manière unique de sculpter et projeter le texte. Les plus hermétiques au style Bartoli continueront de pointer la petitesse de certaines notes, de vilains sons dans le bas-médium et le grave, et une expression qui peut sembler surjouée. De fait, bien que le livret du CD ne donne aucune précision sur les œuvres, Cecilia Bartoli interprète chaque air en situation, avec des partis pris qui ne peuvent laisser indifférent. Le très rebattu « Alto Giove » étonne par ses teintes fantomatiques et gémissantes* ; mais c’est après tout le chant d’Acis réapparaissant transfiguré en divinité fluviale après avoir été tué par Polyphème. L’instinct de la chanteuse fait souvent mouche (élégiaque Imeneo de Porpora, lancinant Epitide de Giacomelli, Abele pudique chez Caldara) et interpelle parfois, au prix d’outrances passagères (Hasse). Le récitatif accompagné d’Acis illustre les deux faces de la médaille : couleur et ton changent à chaque syllabe avec une pertinence remarquable, mais tant de labilité émotionnelle inquiète chez le pauvre berger. Rien de nouveau sous le soleil de cette voix : les albums de Bartoli alignent souvent fulgurances géniales et propositions plus discutables.

Le principal bémol, c’est en fait la direction de Giovanni Antonini, partenaire pourtant acclamé de la cantatrice (The Vivaldi Album, Sacrificium justement). Il Giardino armonico est assurément d’une virtuosité remarquable, capable d’articuler sans faille à vitesse supersonique. Bien présent dans les ritournelles, l’orchestre s’efface lorsque Bartoli s’exprime. Par conséquent, l’accompagnement sonne souvent mince et avare de couleurs, et la chanteuse se trouve surexposée sans contrepoint instrumental, ce qui tend à appauvrir le propos. Du reste, pourquoi tant de hâte ? Les tempi sont quasiment toujours plus pressés que dans les autres interprétations. La grâce de « Lusingato dalla speme » est ainsi totalement évacuée, voix et hautbois rivalisant de manières sans atteindre à la poésie – à Vienne, Fagioli déployait l’air sur dix minutes, soit trois de plus qu’ici. Faute d’une juste respiration, de densité et d’un jeu plus franc sur le clair-obscur, le déchirant « Chi non sente », ne distille pas tout à fait la même émotion que lorsque la Bartoli le chantait en tournée.

L’album contient aussi évidemment son lot de réussites. L’air qui ouvre le disque n’est point trop pétaradant et n’oublie pas d’être virtuose autant qu’enamouré. « Mancare Oh Dio mi sento » trouve une pulsation adéquate, en phase avec la lassitude exprimée par Farnaspe. La ligne ouatée de Bartoli déroule flatteusement un « Vaghi amori » qui est du meilleur Porpora, à l’instar du tempétueux « Come nave in ria tempesta ». On découvre enfin avec plaisir l’excitant « Sì, traditor tu sei » de La Merope, aux diverses sections ardentes et expressives : Riccardo Broschi savait décidément mettre son frère en valeur.
Ce n'est peut-être pas le Bartoli le plus indispensable, mais oui, cette barbue plaît toujours.

 

*Les Musiciens du Prince-Monaco dirigés par Gianluca Capuano prennent le relai du Giardino Armonico pour cette seule plage finale.

 

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