À la façon du Volkslied

Father and Son / Christoph & Julian Prégardien, Michael Gees

Par Yvan Beuvard | lun 28 Décembre 2020 | Imprimer

Après le lied, la cantate, l’oratorio, Julian venait de chanter Tamino et Jason à l’opéra de Francfort. Son grand père était un des fondateurs de la maîtrise de l’imposante cathédrale Saint-George de Limburg an der Lahn (Hesse). Est-il besoin de rappeler qui est Christoph ? Pour ses trente ans, en 2014,  Julian et son père nous ont réservé une surprise, publiée seulement maintenant, allez savoir pourquoi. 

Le programme répond au besoin qu’ont éprouvé nos deux chanteurs et leur pianiste de renouer avec une tradition un peu oubliée, celle du Volkslied. Le terme, inventé par Herder, répond à la fois à la recherche, au collectage de chants populaires, très actif dès la fin du XVIIIe siècle, et à leur diffusion comme à leur enrichissement par la génération romantique. La nation germanique va se forger à travers ce passé réinventé par les poètes et les musiciens, dont on ne sait plus précisément ce qui relève de la tradition ou de sa réécriture.

De Widerspruch, Schubert nous offre deux versions, dont une chorale. Brahms n’est pas en reste avec In stiller Nacht. Au risque de surprendre, voire de soulever la réprobation des puristes, forts de cette tradition d’arrangements, Julian Prégardien et Michael Gees ont enrichi la plupart des mélodies du programme d’une seconde voix, qu’aurait pu écrire le compositeur. Nous est ainsi offert un florilège de Lieder, le plus souvent très célèbres, d’inspiration et d’écritures très variées. Stylistiquement, la tonalité, les couleurs, la dynamique renvoient aux interprétations des Singphoniker.

Qui connaît encore Silcher, contemporain de Schubert, sinon les anciens apprentis germanistes qui ont chanté sa Loreley en classe de cinquième ? Silcher collecta les chants traditionnels avant d’écrire ses Lieder, d’inspiration populaire, qui font toujours partie du patrimoine germanique. C’est un bonheur que de redécouvrir ces mélodies simples, aux accompagnements un peu frustes, avant de retrouver Schubert. Evidemment, Erlkönig, la ballade angoissée, tourmentée revêt une toute autre dimension. Les deux voix se partagent la narration, comme le rôle du père et du fils. Rien de scandaleux si on se souvient que Georges Thill la chantait en français, avec une voix d’enfant, accompagné par un orchestre que l’on préfère oublier. Délibéré, le dramatisme accentué par les interprètes est propre à parler à toutes les sensibilités. Du Wanderers Nachtlied (II) D.768, nous trouverons plus loin la déclinaison que Schumann réalise du bref texte de Goethe, méditatif ici, serein et apaisé là. Ne retenons que quelques pièces de ce riche récital : Auf dem Wasser zu singen, d’une joie confiante, Der Zwerg, puissamment dramatique, Licht und Liebe (nocturne dont le duo est original), et le mystérieux Nacht und Träume. Tout est ainsi illustré, de l’insouciance à la gaité exubérante, de l’angoisse au recueillement.

Suit une découverte absolue. Trois ans avant sa disparition (1949), Hermann Zilcher avait écrit cinq duos, que deux harmonicas ( ! ) introduisent, ponctuent et concluent, les chanteurs étant supposés instrumentistes. Le chant a cappella est particulièrement émouvant. Les pièces s’inscrivent parfaitement dans le propos général. L’excellence des voix s’y épanouit tout autant que dans les Lieder les plus connus. Le compositeur avait édité la version pour deux voix de quatre Lieder de Brahms, tout aussi séduisants. Pour compléter l'ensemble, Schumann, déjà signalé, puis une mélodie traditionnelle, suivie d’un Lied célèbre Outre-Rhin, de Cesar Bresgen , sur un texte d’Eichendorff, dont on trouve de multiples arrangements, O du stille Zeit. Le premier couplet est ici chanté a cappella, le piano se contentant de l’introduire et de jouer l' interlude. L’accompagnement discret qui prévaut ensuite correspond idéalement au sens du texte, introduction au repos nocturne.

La similitude de timbres, d’articulation, de phrasé ne permet pas le plus souvent de distinguer qui de Christoph Prégardien et de son fils chante telle ou telle partie. Le soutien, la conduite des lignes, l’articulation sont admirables, soutenus par un piano complice qui excelle à valoriser le chant tout en participant pleinement aux pages dramatiques.

Seul regret : les textes chantés ne peuvent être consultés que sur le net à partir d’un lien fourni par la plaquette, rédigée seulement en anglais.

 

 

 

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