Eh bien, connais donc Phèdre et toute sa fureur

Fedra

Par Laurent Bury | ven 23 Décembre 2016 | Imprimer

En attendant que renaisse dans quelques mois, à Caen et à Paris, la Phèdre de Jean-Baptiste Lemoyne, créé à Fontainebleau en 1786, le label Dynamic nous permet de prêter une oreille attentive à la Fedra de Paisiello, créée deux ans plus tard à Naples. Si François-Benoît Hoffmann s’était librement inspiré de Racine pour le livret fourni à Lemoyne, l’abbé Salvoni emprunta, lui, à son prédécesseur l’abbé Frugoni, librettiste en 1759 d’Ippolito e Aricia pour Tommaso Traetta, œuvre fortement inspirée de l’opéra de Rameau créé en 1733. A l’heure de la réforme gluckiste, la plupart des ballets furent cependant éliminés, et le drame fut réduit de cinq actes à deux. Et dans un style assez éloigné de l’aimable opéra-bouffe qu’est son Barbier de Séville définitivement supplanté par Rossini quelques décennies plus tard, cette Phèdre à l’italienne se défend fort bien, car elle bénéficie d’un réel talent de mélodiste et d’un dramatisme qui permettent de revivifier la formule de l’opera seria.

Pour écouter cette Fedra, on disposait déjà d’un enregistrement, mais il suffira de dire qu’il date de 1958 pour en deviner d’emblée les avantages et les inconvénients, qu’on retrouve quasiment inversés dans le présent enregistrement. En résumé : grandes voix mais choix musicologiques aberrants pour la version la plus ancienne, interprétation nettement plus conforme aux conditions de la création mais voix globalement insuffisantes pour la nouvelle.

En 1788, la distribution incluait plusieurs castrats : le rôle d’Hippolyte était confié à Girolamo Crescentini, créateur du Giulietta e Romeo de Zingarelli, récemment remis à l’honneur à Schwetzingen, et deux de ses confrères héritaient de personnages secondaires comme Learco (confident de Phèdre) et Mercure. Evidemment, en 1958, tous trois deviennent ténors, moyennant une transposition à l’octave inférieure. La version 2016, captée en directe au Teatro Bellini de Catane, opte pour deux sopranos et pour un ténor. Il en résulte une prolifération de voix féminines pas toujours assez différenciées, et l’absence du texte dans le livret d’accompagnement n’aide pas repérer les différents personnages. Caterina Poggini possède une voix assez légère, et les vocalises d’Hippolyte la mettent parfois à rude épreuve.

Thésée fut créé par Giacomo David, père du grand ténor rossinien Giovanni David. Artavazd Sargsyan s'en tire plutôt bien, avec un timbre clair mais délié. Troisième grand rôle de l’œuvre, Aricie, où l’on retrouve une Anna Maria Dell’Oste dont les aigus sont assez pénibles à entendre, par leur stridence et par leur vibrato. Le meilleur élément s’avère sans doute être Raffaela Milanesi, qui campe une Phèdre théâtralement monstrueuse, comme il sied, mais vocalement tout à fait maîtrisée.

Dommage, car l’orchestre et les chœurs de Teatro Bellini livrent une belle prestation, dirigés d’une main attentive et sûre par notre compatriote Jérôme Corréas qui impose un véritable respect de cette musique, loin des nombreuses coupes de la version 1958. Le label Dynamic a déjà publié bon nombre de lives qui ont permis de mieux connaître la production lyrique de Paisiello (I Giuochi d’Agrigento, Proserpine, etc.) ; peut-être, en l’occurrence, un DVD aurait-il mieux servi l’œuvre, les qualités théâtrales des uns et des autres incitant à plus d’indulgence envers leurs difficultés à interpréter une partition redoutable.

 

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